À l’occasion de la Journée mondiale de la photographie, célébrée le 19 août, une nouvelle génération de photographes centrafricains se fait progressivement une place dans le secteur. Autodidactes ou formés, certains ont commencé avec un téléphone avant de passer à l’appareil professionnel, tandis que d’autres se sont spécialisés dans le sport, l’événementiel ou la photographie documentaire. À travers leurs parcours, ces jeunes passionnés racontent leur ambition, leurs difficultés et leur volonté de faire évoluer la photographie en Centrafrique.

Ulrich Crizogone, quand la passion de l’image devient une vocation

En 2009, un appareil photo emprunté à un grand frère va changer le parcours d’Ulrich Crizogone. Aujourd’hui photographe, vidéaste et designer, il a choisi de laisser l’informatique derrière lui pour vivre pleinement de sa passion pour l’image.

Tout commence dans son quartier. À l’époque, Ulrich accompagne régulièrement un grand frère photographe qui réalise des prises de vue dans les églises. Curieux, il observe, apprend et profite des moments où son aîné est occupé pour prendre l’appareil en main. Peu à peu, la curiosité laisse place à une véritable passion.

Après un baccalauréat G3 obtenu en 2018 au lycée technique, Ulrich poursuit des études en informatique de gestion et décroche une licence trois ans plus tard. Mais son diplôme ne suffit pas à éloigner l’appel de la photographie. Il décide alors de revenir à ce qui l’attire depuis son adolescence qui est l’image.

Son apprentissage se poursuit sur le terrain. Il passe notamment par AB Production comme assistant, puis travaille au sein de l’agence de communication Agora et de Jo de Luxe TV. Soucieux de renforcer ses compétences, il prend ensuite la direction d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il suit une formation à Simplon Academy MTN et effectue un stage à Zata Production.

Cette expérience lui permet de multiplier les couvertures d’événements et de festivals. De retour en Centrafrique, il poursuit son activité et participe notamment à de grands rendez-vous culturels, dont Écrans Noirs.

En 2025, son travail franchit une nouvelle étape. Il est sélectionné parmi les 20 meilleurs photographes d’un concours organisé en partenariat avec l’Union européenne et l’Union africaine, parmi près de 2 000 participants venus d’Afrique et d’Europe. Les résultats sont proclamés en 2026.

Aujourd’hui, Ulrich développe sa propre structure, spécialisée dans la photographie et l’image. Mariages, portraits, sport, paysages et événementiel. Il explore plusieurs univers, avec une préférence pour la photographie événementielle.

Mais au-delà de son travail personnel, le photographe veut aussi transmettre. Trois stagiaires, deux filles et un garçon, bénéficient actuellement de son encadrement.

Pour Ulrich Crizogone, évoluer dans ce métier impose de rester constamment en apprentissage.

De la passion à l’entrepreneuriat, Bendo Prod veut professionnaliser la photographie en Centrafrique

De son vrai nom Koy Boris Yowan, Bendo Prod appartient à une nouvelle génération de jeunes Centrafricains qui transforment leur passion pour l’image en activité professionnelle. Son aventure photographique débute en 2019, alors qu’il est encore étudiant.

À l’origine, Bendo est le nom d’un groupe créé avec des amis. C’est apres une séance photo shotting que Koy Boris tient pour la première fois un appareil entre les mains. Une expérience qui va rapidement faire naître sa vocation. « Quand je l’ai touché, j’ai demandé à mes amis qu’on puisse créer une page et se lancer dans la photo », raconte-t-il.

Entre 2019 et 2025, Koy Boris se forme essentiellement seul. Réseaux sociaux, tutoriels et vidéos en ligne lui permettent d’acquérir les bases et de perfectionner sa technique. Soucieux de progresser, il complète ensuite son apprentissage par des formations en Côte d’Ivoire et au Cameroun.

Après l’obtention de son baccalauréat en 2021, il décide de ne pas poursuivre ses études et de se consacrer entièrement à la photographie. Un choix motivé par sa volonté de devenir autonome et de construire son avenir grâce à son métier.

Aujourd’hui, Bendo Prod s’est fait une place dans la photographie événementielle à Bangui. Mais le parcours n’a pas été sans difficultés. Le coût du matériel constitue l’un des principaux obstacles pour les jeunes photographes. Appareils, objectifs et accessoires représentent des investissements importants. À cela s’ajoute, selon lui, une faible reconnaissance de la valeur du travail photographique par certains clients.

Au début, son équipe acceptait parfois de travailler gratuitement pour se faire connaître. Avec l’augmentation des charges et les investissements dans le matériel, les prestations sont progressivement devenues payantes.

Bendo Prod nourrit désormais une ambition plus large celle de constituer une équipe de professionnels spécialisés dans différents domaines, notamment la photographie sportive, les mariages, les conférences de presse et les grands événements..

Bendo Prod veut désormais franchir un nouveau cap plus précisément structurer son entreprise, rassembler les talents et contribuer à faire de la photographie un véritable métier en Centrafrique.

Ismaëli Imoini Nzoba, de l’écriture à la photographie pour raconter la Centrafrique

De l’écriture à la photographie, en passant par le cinéma et l’entrepreneuriat culturel, Ismaëli Imoini Nzoba construit un parcours autour d’une même ambition de raconter la Centrafrique par l’image. Auteur, réalisateur, photographe et ingénieur culturel, il dirige TËRË, une structure spécialisée dans l’audiovisuel et l’ingénierie culturelle, créée en 2024.

Son intérêt pour l’écriture commence dès l’école. Il s’intéresse ensuite à la comédie et participe à plusieurs courts métrages. Son engagement au Club RFI lui permet de renforcer ses compétences en écriture et en art oratoire. Il poursuit sa formation à Ciné-Bangui, en section scénario, avant de travailler comme assistant réalisateur et cadreur sur différents projets audiovisuels.

La photographie s’impose progressivement dans son parcours. Familiarisé dès son enfance avec les appareils photo présents dans son entourage familial, il développe un intérêt pour la prise de vue avant d’en faire une activité professionnelle.

Pour lui, la photographie est surtout un moyen de raconter et de préserver la mémoire. : « Je définis la photographie comme l’art de fixer, d’immortaliser un moment dans le temps et l’espace sur un support », explique-t-il. Il s’intéresse particulièrement à la photographie documentaire et au paysage, tout en réalisant des prestations événementielles.

Ismaëli estime qu’il est possible de vivre de la photographie en Centrafrique, notamment grâce aux mariages, cérémonies et autres événements. Le secteur reste toutefois confronté à des difficultés, parmi lesquelles le coût du matériel, largement importé, et les périodes où les commandes se font rares. Pour y faire face, il mise sur la formation, l’adaptation et la recherche de qualité.

En 2024, il crée TËRË, qui compte aujourd’hui cinq collaborateurs. À travers cette structure, il souhaite contribuer au développement des industries culturelles et créatives et créer des opportunités pour d’autres jeunes.

Innocent Paterne Mbolikossi, quand l’informatique rencontre l’image

Photographe, vidéaste et réalisateur audiovisuel, Innocent Paterne Mbolikossi est aujourd’hui directeur de production de Kodoro Films Corporation. Pourtant, son parcours commence loin du monde de la photographie. Formé en génie informatique à l’ISM Africa, dont il a intégré la première promotion, il s’est progressivement tourné vers l’univers de l’image.

Son intérêt pour l’audiovisuel l’a conduit à pratiquer la réalisation, le cadrage et le montage. Ses premiers pas dans le domaine se font avec une caméra achetée en association avec un ami. Mais après la fin de cette collaboration, il ne renonce pas à sa passion. Il se tourne vers son téléphone portable pour poursuivre son apprentissage. Pendant plusieurs années, cet outil lui permet de se former, d’expérimenter et de développer son regard avant qu’il n’investisse progressivement dans du matériel professionnel.

Aujourd’hui, Innocent Paterne Mbolikossi estime que la valorisation du métier reste l’un des principaux défis pour les photographes en Centrafrique.

Le manque de formations professionnelles, la concurrence basée uniquement sur les prix et la protection des droits à l’image constituent également des difficultés.

L’arrivée de l’intelligence artificielle représente, selon lui, un nouveau défi, mais aussi une opportunité. Il considère cette technologie comme un outil pouvant accompagner le professionnel et renforcer ses compétences. Toutefois, elle ne saurait remplacer le regard, la créativité et la sensibilité humaine.

Avec les smartphones et les réseaux sociaux, son activité a également évolué. Il utilise désormais les plateformes numériques comme une vitrine pour présenter ses réalisations, accroître sa visibilité et attirer de nouveaux clients. Pour lui, le smartphone démocratise la photographie sans supprimer le métier de photographe. L’expertise, la maîtrise technique et le regard professionnel restent essentiels.

Yacko Graciel-Léonard, de la passion à l’entrepreneuriat par la photographie

Parti d’un simple téléphone pour photographier les activités de son église, Yacko Graciel-Léonard a progressivement transformé sa passion pour l’image en métier. Aujourd’hui photographe et entrepreneur, il dirige Yako Service, une structure spécialisée dans l’image et l’événementiel.

Sa passion naît au sein de son église, où il commence à prendre des clichés avec son téléphone, encouragé par son père spirituel. « La photographie, pour moi, je dirais que c’est un appel de la part de Dieu », confie-t-il. Pour se perfectionner, il se forme principalement à travers des tutoriels sur Internet.

Ses premières expériences professionnelles se font dans le cadre des activités religieuses. Il franchit ensuite une nouvelle étape lorsqu’il utilise l’appareil photo de son père. Une rencontre à la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) va véritablement accélérer son parcours. Son travail attire l’attention d’un responsable de la salle de conférence, qui lui propose d’intégrer son équipe pour des prestations en photographie et vidéo.

Yacko y travaille pendant quatre ans. Cette expérience lui permet de renforcer ses compétences, mais aussi de développer un réseau professionnel qui lui sera précieux lorsqu’il décide de se lancer à son compte.

Avant cela, il avait également travaillé au Programme alimentaire mondial (PAM) comme superviseur dans le cadre d’un projet et effectué un stage dans le secteur de la télévision comme caméraman.

Après quatre années à la CNSS, il crée Yako Service, une entreprise qui concrétise une ambition nourrie depuis ses années de lycée. Mais vivre uniquement de la photographie en Centrafrique reste, selon lui, difficile. : « En République centrafricaine, ça ne paie pas vraiment bien », reconnaît-il. Pour développer son activité, il mise notamment sur le réseau professionnel et les relations.

Le manque de matériel constitue toutefois un autre obstacle. Yacko cite notamment Bendo Prod et Crizogone comme des références dont il souhaite atteindre, voire dépasser, le niveau.

Son ambition dépasse désormais la recherche de contrats. Il souhaite accompagner les petites entreprises, particulièrement celles dirigées par des femmes, en valorisant leurs produits à travers des photographies professionnelles et de petits documentaires.

À l’occasion de la Journée mondiale de la photographie, ces photographes appellent à davantage de solidarité entre professionnels.             

Milca Bissidi