Le handicap n’empêche pas les jeunes sourds-muets de travailler et de s’affirmer dans la société. C’est une catégorie des jeunes dont l’attention est peu portée en Centrafrique, alors qu’ils œuvrent inlassablement pour leur propre émancipation, contribuant  ainsi au développement du pays.

Une vue des sourdes à leur siège à Bangui. Photo UNFPA

Depuis mai 2020, l’UNFPA  collabore  avec l’Association Nationale la Main des Sourds et Muets pour le Travail et le Développement de Centrafrique (l’ANMSMTDC) dans la mise en œuvre de certaines activités dans le domaine de la protection,  la santé de la reproduction et de la lutte contre le covid-19.

Jusqu’à maintenant, avec l’’appui technique et financier de l’UNFPA,  50 jeunes sourds ont été formés sur la thématique de la Planification Familiale, les IST/VIH, les violences basées sur le genre et la lutte contre la COVID19. Ces derniers, à travers des campagnes de sensibilisation porte à porte dans les arrondissements de Bangui, Bimbo et Begoua, ont permis de toucher au moins 6055 personnes sourdes-muettes sur les thématiques susmentionnées.

Créée depuis 2016, l’association des sourds-muets de Centrafrique est dans la dynamique du développement professionnel de ses membres. Pour les accompagner dans cette dynamique et dans le cadre de la mise en œuvre des engagements pris par la RCA lors de la Conférence Internationale sur la Population et le Développement (CIPD) de Nairobi en 2019, l’UNFPA va former 33 jeunes sourds dans le domaine professionnel entre autres la couture, maçonnerie, menuiserie, électricité bâtiment, coiffure et la transformation des produits agricoles. Ces domaines ont été choisis par les bénéficiaires tenant compte des besoins de chacun.

Parce que chacun compte, UNFPA comme l’ensemble du système des Nations Unies travaille pour offrir une opportunité aux Sourds  afin de  s’épanouir et participer à la reconstruction de la Centrafrique.

Des raisons d’être de l’association : lutter contre les maux qui les affectent

Selon la Convention relative aux droits des personnes handicapées, il est énoncé que les personnes handicapées ont droit à un plein accès et à une égale jouissance, effective, de tous les droits de l’Homme mais, triste est de constater que les handicapés en l’occurrence les sourds-muets sont souvent marginalisés, discriminés et font face à plusieurs cas de violences basées sur le genre. Pour faire face à ces difficultés, l’Association Nationale la Main des Sourds et Muets pour le Travail et le Développement de Centrafrique (l’ANMSMTDC), créée depuis 2016, veut faire la promotion de leurs droits en luttant contre les comportements qui ne contribuent pas à leur émancipation au sein de la société.

Assise sur une chaine, vêtue d’une très belle chemise de couleur bleu foncé et d’une jupe en pagne, souriante à notre arrivée, Theresa Kpana qui est la vice-présidente de cette association nous accueille dans le bureau de leur structure situé au quartier Combattant, en face de l’Office National du Matériels dans le 8eme arrondissement de Bangui.

Son interprète Ezéchias Nguerepayo, assis à côté, nous traduit ce langage des signes d’une manière impressionnante.  Dehors, plusieurs autres sourds-muets sont également présents. Ils sont venus chercher des informations sur les activités planifiées au niveau de leur siège.

Selon la Vice-présidente, « Nous avons créé cette association dans le but de porter secours à tous les sourds-muets de Centrafrique, car nous avons constaté que les gens ont tendance à marginaliser les sourds-muets. Beaucoup ne peuvent pas travailler et ils deviennent des mendiants. Du coup, ils sont considérés comme des sous-hommes. Pour ce faire, nous sommes en train de tout mettre en œuvre avec l’appui de l’UNFPA pour que l’on puisse valoriser notre statut, nous permettre d’apprendre des métiers afin de nous prendre en charge ».

Cependant, malgré les efforts qui sont consentis pour améliorer les conditions de vie des sourds-muets, les filles continuent à subir les différentes formes de violences : « L’association enregistre des cas de violences sous plusieurs formes entre autre les violences physiques de la part des hommes qui frappent leurs femmes, des violences sexuelles commises par des garçons  sur les filles mineurs. Cette situation est aggravée par la crise militaro-politique que connait le pays, car l’on note des cas de violences sexuelles exercées sur les sourds-muets par les hommes armés. Ces actes ont un impact très négatif sur notre vie sociale », regrette Theresa.

L’association des sourds-muets qui a pris forme en 2016, a déjà recensé près de 5000 sourds-muets à Bangui et ses environs, mais les défis restent les villes de province.  « Ces jeunes sont très engagés et organisés dans leur association, avec un sens élevé de la vie associative rarement observé chez les jeunes valides », a fait observer Dr Alexis Naïssem, responsable du programme Jeune à l’UNFPA.

C’est pourquoi, Dr Alexis Naïssem invite la population  à « arrêter de stigmatiser les sourds, car tout être humain est une personne handicapée en sursis, en d’autre terme, cela peut arriver à tout le monde, et à tous âges de la vie. L’appellation même des sourds en sango « Ngbodo ou Boubourou », qui signifie littéralement « personne bête » est insultante et mérite d’être revue », a-t-il lancé.

Des changements dans la communauté s’observent

Depuis la mise en place de cette association, plusieurs organisations soutiennent les activités en faveurs de ses membres,  dont un apport considérable de l’UNFPA, a témoigné Theresa: « Nous avons suivi des formations organisées par l’UNFPA sur les violences basées sur le genre (VBG), la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles en général , le VIH/SIDA en particulier, et les mesures barrières contre la pandémie de la Covid-19. Ces formations ont porté des fruits car  nous avons organisé des campagnes de sensibilisation pour faire partager les connaissances et les informations reçues auprès de nos pairs qui n’ont eu l’opportunité d’y prendre part. ».

Dans le secteur du 6ème arrondissement de Bangui où des campagnes de sensibilisation ont été menées, Jean Baptiste, père d’une jeune fille sourde s’est réjoui des effets de la formation sur sa fille: « C’est la première fois depuis que mon enfant qui a déjà 20 ans, a pu bénéficier de la sensibilisation de leur pair. Elle a été recensée, elle se dit heureuse d’avoir des connaissances  nécessaires sur les VBG, VHI/SIDA et la Covid-19. Ma fille Naomi peut désormais contribuer à sensibiliser les autres sur les thématiques apprises et c’est utile pour la famille et la société.».

Si Jean Baptiste a témoigné des bienfaits des actions soutenues par l’UNFPA au bénéfice de sa fille, Véronique rencontrée au siège de l’association des sourds-muets en compagnie de son enfant, souligne pour sa part l’importance de la sensibilisation qui a permis à sa fille Marie (nom d’emprunt) de briser le silence pour dénoncer son violeur.

« Ma fille, qui a 17 ans avait été  victime d’un viol. Nous avons appris la nouvelle qu’un mois après que l’acte ait eu lieu. C’était pendant la période de sensibilisation que ma fille a eu le courage de témoigner, et designer le jeune-homme qui lui avait fait du mal. Son silence était dû à la peur des représailles de la part de son bourreau qui lui lançait des menaces de mort au cas où elle venait à le dénoncer. Après son témoignage, nous lui avons fait faire des examens médicaux, et elle a bénéficié d’une prise en charge psychologique. D’ores et déjà, la justice a été saisie et nous suivons la procédure. Si ces jeunes n’étaient pas venus chez nous pour cette sensibilisation, nous n’aurions jamais su que ma fille Marie, avait subi un viol, et elle allait continuer à souffrir du traumatisme en silence ».

Malgré l’assistance reçue, la question de l’éducation de cette catégorie demeure un défi à relever afin de les positionner sur la scène nationale et internationale.

L’éducation des sourds-muets, un défi de l’heure

Pour toute la République centrafricaine, il y a seulement une seule école située au quartier Benz-vi à Bangui qui s’occupe de l’enseignement de ces derniers. Ce qui complique encore leur insertion dans la communauté et le développement du pays. Vu la distance, certains parents vivant dans les secteurs éloignés de la capitale sont réticents à laisser leurs enfants fréquenter cette école.

La fille de Jean Baptiste, âgée de 20 ans, n’a jamais été à l’école. « Ceci est un problème pour nous parents des sourds-muets. J’ai hésité à inscrire mon enfant pour des raisons de sécurité. Il n’y a qu’une seule école qui est adaptée, elle est éloignée de là où j’habite. S’il y avait des écoles de proximité, cela devrait aider nos enfants », regrette-t-il.

Ce problème d’éducation soulevé par plusieurs parents préoccupe l’association des sourds-muets. Theresa Kpana, vice-présidente de l’ANMSMTDC  lance un appel au gouvernement. « J‘exhorte le gouvernement, les organisations nationales et internationales de venir à notre secours en nous construisant d’autres bâtiments scolaires à Bangui et en provinces. Car, si plusieurs sourds-muets maitrisent l’écriture, cela va faciliter notre communication avec le reste de la société et favorisera aussi notre insertion dans les différents milieux ».

Il convient de relever que le niveau d’étude des sourds-muets de Centrafrique s’arrête pour la plupart en classe de CM2. Il n’y a pas de possibilité pour ces derniers de poursuivre un peu plus loin leur cursus scolaire et académique.  Aussi, pour toute la République, le pays ne compte que six interprètes relativement bien formés pour servir leurs pairs.

« Malgré l’appui de l’UNFPA, un travail reste à faire, entre autres, élaborer ou réactualiser les documents normatifs de prise en charge des personnes souffrant de handicap en général, et les personnes sourdes en particulier » dixit Dr Alexis Naïssem, responsable du programme jeune à l’UNFPA. 

Il renchérit en disant qu’il serait aussi question de développer un dispositif de formation générale de niveau secondaire et universitaire pour les sourds en vue d’assurer l’équité entre les citoyens, assurer une formation professionnelle qualifiante aux jeunes sourds ainsi que le développement d’un programme d’information et de sensibilisation de la population pour lutter contre la stigmatisation et la discrimination des sourds.

Depuis la mise en place de cette association, l’UNFPA a contribué à l’émancipation de ses membres et continue à s’investir pour le développement de ceux-ci. Mais l’enjeu aujourd’hui reste de taille pour le gouvernement et ses partenaires pour permettre l’épanouissement de cette catégorie dans la communauté.

Brice Ledoux Saramalet/ Fridolin Ngoulou (Oubangui Médias)