Bangui, 22 mai 2023. La triste nouvelle de son décès m’est parvenue par un appel téléphonique de Christian Ndotah depuis Bangui. J’ai encaissé le coup comme si le ciel me tombait sur la tête. Une heure auparavant j’ai échangé longuement avec sa belle-sœur, Chantal, la femme de son cadet Sylvain Djamany. Celle-ci m’informait au fur et à mesure de l’évolution de son état de santé, depuis son admission à l’hôpital Communautaire puis à l’hôpital de l’Amitié dans le service du Pr Yangatimbi, des suites d’un AVC ayant entrainé au fil des jours une embolie pulmonaire, avec à la base, un diabète. Depuis lors, les appels et messages de compassion affluent. Et pour cause, Hubert et moi étions très liés comme des frères.

Notre histoire remonte à octobre 1969, date à laquelle je l’ai trouvé tout fringant à Radio Centrafrique ainsi que Jean-Max Anezot, Bernard Rekian et plusieurs autres professionnels des médias, aujourd’hui disparus, en l’occurrence Igor Follot, Jean-Pierre Massamba-Ngolio, Eugène Mbaga, Yabouet-Bazoli, Joseph Vermond Tchendo, Alexandre Casanova, Basile Mabidi, Albert Willy Biro Passi, Florence Ediath, etc. Nous étions une famille soudée autour du directeur de l’Information, Raymond Nzengou, que nous appelions affectueusement « Chef ». Ce fut une période exaltante mais extrêmement difficile ce, en raison de l’emprise exacerbée du président de la République, Jean-Bedel Bokassa sur les médias, particulièrement la radio qu’il considérait comme sa chasse gardée.

En fait, Duce (le sobriquet qu’on lui avait donné, à cause de sa similitude avec le fasciste italien Mussolini), était conscient de l’importance et du rôle indéniable du 4e pouvoir sur les populations. Aussi voulait-il s’appuyer sur cet organe de diffusion de masse pour vulgariser sa philosophie de développement, l’Opération Bokassa, lancée au lendemain de son accession à la magistrature le 1er janvier 1966, si bien qu’à la moindre incartade, on se retrouvait sans billet d’écrou en prison, à Ngaragba.  Beaucoup d’entre nous en ont fait les frais y compris nos supérieurs hiérarchiques.

C’est ainsi que Joseph Vermond Tchendo a passé douze mois à Ngaragba pour avoir modifié le bulletin de santé du chef de l’Etat délivré par son médecin traitant, Dr Georges Pinerd, accordant à celui-ci, huit jours de repos, consécutifs à ses lourdes charges de l’Etat.  Dans son journal du petit matin, il s’est trompé en disant trois jours. A sa libération Tchendo a été conduit au palais où il a fait allégeance à Bokassa avant de regagner son domicile.

Massamba-Ngolio lui, a utilisé deux malheureux mots « Soirée dansante », pour décrire une réception au palais animée par l’orchestre Tropical Fiesta. Selon Bokassa, il s’agissait d’une soirée tout court. Résultat, onze mois de prison.

Eugène Sambia, radié de la Fonction publique pour un lapsus. Il a dit à l’antenne, Jean François en parlant de Jean Français, ambassadeur, Haut représentant de France en République centrafricaine.

Sébastien Ngouka-Langadi, cinq ans de prison ferme, à  Ngaragba. Il a diffusé une chanson interdite de l’orchestre Centrafrican Jazz, intitulée  « Confiance à Dacko » en hommage au président déchu, David Dacko.

Emmanuel Piama, a passé un an derrière les barreaux parce que dans un papier lu à la télévision, il a écrit que la 1ere ministre, madame Elisabeth Domitien, en accueillant Bokassa après son retour d’une visite à l’étranger, lui avait donné une « bise » au lieu d’une accolade.

Quant à Hubert Mary Djamany, il a connu deux arrestations. D’abord, il a passé dix mois au Commissariat central sans en connaitre les raisons exactes. Ensuite, le 02 avril 1974, il est envoyé à Ngaragba notamment à la fameuse Porte rouge ; un enfer, disent ceux qui y ont séjourné parmi lesquels, Tita Samba Sole.  Son tort est d’avoir annoncé la mort du président français Georges Pompidou ce, avant… Bokassa. Un crime de lèse-majesté qui lui a valu plusieurs mois d’emprisonnement dans des conditions éprouvantes au point que ses  parents le croyant mort, durent célébrer une messe de requiem à sa mémoire. Il faut dire qu’Hubert Mary Djamany a eu beaucoup de chance ou comme on dirait dans les pays orientaux, la baraka.

Un jour, un serpent est entré dans sa cellule. Tétanisé par la peur, il n’eut pas le temps de réaliser que le reptile a glissé lentement sur son corps endolori avant de disparaître dans la pénombre. À sa sortie de prison, il eut la joie de couvrir pour le Magazine Bangui-Match, en compagnie du directeur de publication, Henri Koba, le combat de boxe du siècle entre Muhammad Ali et George Foreman, le 30 octobre 1974 à Kinshasa, capitale de l’ex-Zaïre.

Hubert Mary Djamany faisait partie avec Jean Max Anezot, Cherubin Raphaël Magba Totama et Raphaël Nambele de la première promotion des journalistes formés à l’ESIJY (Ecole supérieure internationale du journalisme de Yaoundé) dont le directeur était le Français Hervé Bourge.

Par ailleurs, fidèle à sa politique de développement, Bokassa voulait doter la RCA d’une télévision, longtemps avant le Cameroun et le Tchad. C’est pourquoi, en juin 1971, un contingent de sept pionniers partit pour le Centre de formation et de perfectionnement de Radio Nederland à  Hilversum, aux Pays-Bas, tandis qu’une autre vague plus nombreuse s’envola le 11 octobre de la même année pour le studio École de la RTI à Abidjan, en Côte d’Ivoire.

Hubert Mary Djamany et moi avions passé des moments inoubliables, certes, avec des hauts et des bas. Nous possédions chacun une mobylette Peugeot, achetée grâce aux crédits octroyés aux agents de l’Etat par la BNCD (Banque nationale centrafricaine de développement). Notre amitié était si fusionnelle que j’étais devenu un membre de sa famille et vice versa. Nous formions un tandem remarquable de présentateurs du journal parlé à Radio Centrafrique.

Notons qu’à l’époque, la censure,  engendrant elle-même l’autocensure, était une règle d’or à laquelle nul ne devrait déroger sous peine de se retrouver en prison. À tel point que toutes les nouvelles relatives aux émeutes, manifestations, grèves, coups d’Etat etc, étaient systématiquement rejetées.

Cependant le 23 mars 1970, les téléscripteurs de la Rédaction laissent tomber une série de dépêches laconiques : « Tentative de coup d’Etat en République (populaire) du Congo… Le lieutenant Pierre Kinganga, à la tête d’un commando anti-marxiste, occupe la maison de la radio… Après de violents combats, les troupes loyalistes ont repris le contrôle… Le commandant Marien Ngouabi a la situation en mains. .. ».

Évidemment pour nous, il était hors de question de diffuser une information aussi brûlante dans le journal quand bien même ailleurs , les radios en faisaient la une. Mais au moment d’aller à l’antenne, le téléphone sonna. « Diffusez toutes les informations sur les événements au Congo » tonna la voix métallique et familière au bout du fil, celle de Bokassa. Et sans tarder, Djamany et moi modifiâmes à la hâte le classement de nos nouvelles pour glisser le Congo à la une. Tous deux, on exultait de pouvoir enfin ouvrir notre journal sur un fait saillant de l’actualité de l’heure. De son domicile situé au centre-ville, le directeur général de la radio, Henri Koba, ignorant tout du feu vert présidentiel, sauta au volant de sa grosse voiture américaine et arriva en trombe à la radio, hors de lui :

– V …Vous êtes fous ? Qui vous a permis, hein ? Nous irons tous à Ngaragba ! Vociféra-t-il.

– Du calme, DG, l’ordre vient d’en haut. C’est le chef de l’Etat lui-même…coupa Djamany.

– Hein, quoi, vous dites, le président…? Si c’est une blague, Djamany, croyez-moi, elle vous coûtera cher !

– C’est la vérité DG, le président a téléphoné en personne, répondit Djamany dont l’assurance désarma Koba.

Mon souvenir le plus émouvant de notre amitié se situe en 1980 lorsque nous avons accompagné le président David Dacko, en visite à Mobaye, Basse-Kotto. Après la réception offerte à cette occasion à la résidence du préfet, j’ai invité mon ami à traverser la rivière avec moi, au clair de lune, pour aller à Mobayi-Mbongo, en RDC où nous avons passé la nuit dans la maison de mon grand-père maternel, Jean Wazoua.

Et puis la dernière fois qu’on s’est retrouvé ensemble dans un reportage, c’est pendant les élections ratées du 25 octobre 1992. Ce jour-là, on s’était rendu au quartier Fouh, fief du MLPC. L’atmosphère était explosive ce d’autant plus qu’aucun matériel électoral n’était en place. Et les électeurs acquis au candidat Ange Félix Patassé, arrivés depuis les premières heures de la matinée, commencèrent à manifester des signes d’impatience et de nervosité.

Des voix de plus en plus irritées et acerbes s’élevèrent, prêtes à crier leur ras-le bol dans la rue. Fort heureusement, Patassé arriva. Se saisissant d’un mégaphone il tenta de rassurer ses partisans : « Ala douti kpo, camarades ! (Du calme, camarades !). Mbi ye oussou-oussou pepe ! (Je ne veux pas de désordre!) Aujourd’hui, que Kolingba le veuille ou non, vous allez voter » Puis enchainant en nous désignant : « Oui camarades, du calme, car la presse internationale est là, pour nous juger ! ». Quelle fin démagogue ! Patassé nous prend vraiment pour des journalistes étrangers, me chuchota mon compagnon à l’oreille.

Hubert Mary Djamany était un journaliste chevronné qui a su exercer son métier avec passion et abnégation sans tomber dans la tentation d’adhérer à un quelconque parti politique, condition sine qua non, pour certains, de gagner une place au soleil. De toute sa vie professionnelle, il a toujours œuvré en toute indépendance et occupé des fonctions, non des moindres, essentiellement techniques dans le domaine des médias. Homme de terrain et rompu au métier, il a travaillé dans le sillage de tous les chefs d’Etat de 1966 à nos jours. Fils de postier (son père Paul Basile Djamany était receveur des Postes et Télécommunications), Hubert-Mary Djamany a eu le goût du métier très tôt auprès de sa tante, Gertrude Djamany, qui fut speakerine à la télévision nationale congolaise.

Homme de multimédia, Hubert a excellé aussi bien à la radio, à la télévision qu’à la presse écrite. En outre, il avait une grande maîtrise de photo-cinéma.

Son émission phare, DAM (Dimanche Actualités Magazine) à radio Centrafrique, avait une large audience auprès des jeunes et hommes politiques.

Il était membre du Haut Conseil de la Communication (HCC), désigné par le président de la république. Il laisse derrière lui de nombreux enfants dont trois en premières noces (Felix Caleb, Wilfried, Nadège…) et quatre autres (trois garçons et une fille) avec son épouse Benjamine née Liwa, une grande figure féminine de l’audiovisuel, à qui nous adressons toutes nos condoléances ainsi qu’à ses frères Paulin et Sylvain de son petit nom Zeze et sa petite sœur Vicky Djamany.

J’ai perdu un collègue, un ami, un frère, Hubert Mary Djamany dont l’incommensurable talent professionnel, les sages conseils, les petites histoires drôles, la gentillesse et l’humilité vont nous manquer à tous. Adieu KING. Ce n’est qu’un au revoir.

FYZ