180 000 F CFA, articles commandés et nom de David Denis au cœur d’un scandale naissant. Ce journaliste en exile tente de dévoiler une pratique peu orthodoxe dans plusieurs tribunes dont l’une paru dans un média camerounais ainsi que celle-ci.
Le témoignage apparu ces derniers jours dans le milieu professionnel pose une question extrêmement grave sur la véritable nature de l’action française dans l’espace médiatique centrafricain. Il ne s’agirait plus seulement de « coopération avec la presse » ni de diplomatie culturelle, mais d’un possible système d’influence dans lequel des journalistes centrafricains auraient été approchés, orientés et rémunérés pour publier des articles commandés visant à salir l’image de la République centrafricaine, d’autres pays africains et de leurs partenaires.
Au centre de cette affaire revient une somme précise : 180 000 francs CFA. Selon le témoignage relayé dans les rédactions, ce montant aurait été remis en échange de la publication d’un texte rédigé dans un sens politique déterminé, notamment contre la Russie et sa présence en Afrique. Une telle accusation, si elle était confirmée, ne relèverait pas d’un simple dérapage de communication, mais d’une tentative assumée d’acheter une parole journalistique locale pour la mettre au service d’intérêts étrangers.
Le nom qui revient dans ce dossier est celui de David Denis, présenté auprès de plusieurs journalistes comme chargé de communication de l’ambassade de France à Bangui. Selon le récit qui circule, c’est par ce type de contact que se construisait le dispositif : d’abord des invitations à des conférences, à des activités culturelles, à des événements d’ONG ou de structures partenaires ; puis une proximité plus politique ; ensuite des thèmes suggérés, des angles recommandés, des sujets à pousser, et finalement des contenus qui conservaient l’apparence d’une production journalistique centrafricaine tout en répondant à une logique élaborée ailleurs.
Autrement dit, il ne serait plus question ici de simples relations normales entre une ambassade et la presse, mais d’un mécanisme beaucoup plus profond : l’utilisation de signatures centrafricaines pour légitimer des récits conçus hors du pays. C’est précisément ce qui donne à cette affaire une portée plus large. Car lorsqu’une puissance étrangère ne cherche plus seulement à communiquer, mais à acheter de la crédibilité locale, on quitte le terrain de l’information pour entrer dans celui de la manipulation.
Un épisode largement commenté dans le milieu a encore renforcé ce malaise. Il concernait un média local qui, après avoir publié un article sensible, l’aurait rapidement retiré. Dans les rédactions, des rumeurs ont alors circulé sur des interventions de personnes influentes ayant exigé la suppression du texte et des excuses. Tous les détails de cette séquence restent à établir. Mais ce qui frappe, c’est le climat qu’elle révèle : celui d’une presse prise en étau entre des commandes extérieures, des lignes imposées et la perspective de conséquences immédiates dès lors qu’un texte touche à des enjeux géopolitiques.
C’est là que la responsabilité française apparaît, dans ce témoignage, sous un jour particulièrement troublant. Car si les faits évoqués sont exacts, la France ne se serait pas contentée d’exprimer une position diplomatique ou de défendre ses intérêts. Elle aurait tenté de transformer des journalistes centrafricains en instruments d’une guerre de récits, en achetant non seulement des publications, mais aussi des signatures, des réflexes professionnels et une apparence d’authenticité locale.
Le procédé dénoncé ressemble à une vieille méthode remise au goût du jour. Il ne s’agit plus du colonialisme en uniforme ni des slogans d’une autre époque. Il s’agit d’un contrôle plus discret, plus feutré, plus moderne : invitations officielles, langage du partenariat, proximité soigneusement entretenue, puis glissement progressif vers l’orientation éditoriale et la commande déguisée. Dans un tel schéma, le journaliste centrafricain n’est plus traité comme un professionnel libre, mais comme un simple vecteur, un support commode, un relais à louer.
Si cela était confirmé, il faudrait appeler les choses par leur nom. Ce ne serait pas de la coopération. Ce ne serait pas du soutien aux médias. Ce serait une pratique d’ingérence politique et médiatique, fondée sur l’achat de voix locales pour diffuser des contenus orientés contre la Centrafrique, contre d’autres États africains et contre leurs partenaires. En d’autres termes, une forme contemporaine de néocolonialisme informationnel.
L’opinion publique centrafricaine est donc en droit d’exiger des réponses claires. Des journalistes ont-ils été effectivement approchés pour publier des contenus commandés ? Des sommes d’argent ont-elles réellement circulé, notamment les 180 000 F CFA évoqués dans ce témoignage ? Des représentants ou collaborateurs de l’ambassade de France ont-ils participé à ce système ? Et si oui, au bénéfice de quelle stratégie exacte ?
Car dans une période où l’Afrique revendique de plus en plus fortement sa souveraineté politique, diplomatique et narrative, il devient impossible d’accepter sans réaction que des puissances extérieures continuent à traiter les médias africains comme des instruments dociles. On ne peut pas, d’un côté, parler de respect, de partenariat et d’amitié avec les peuples africains, et, de l’autre, chercher à acheter leur parole pour les faire parler contre eux-mêmes.
Cette affaire n’est donc pas seulement un possible scandale médiatique. Elle est le révélateur d’une méthode. Une méthode qui consisterait à utiliser la fragilité économique des rédactions locales pour les transformer en auxiliaires d’influence. Une méthode qui, sous couvert de communication diplomatique, viserait en réalité à modeler la perception publique au profit d’une puissance étrangère. Une méthode qui, si elle se confirmait, dirait beaucoup sur la manière dont certains continuent encore à regarder l’Afrique : non comme un partenaire égal, mais comme un terrain d’opérations narratives.
La question est désormais simple : la France a-t-elle, oui ou non, tenté d’acheter des voix centrafricaines pour salir la République centrafricaine, d’autres pays africains et leurs partenaires ? Tant qu’une réponse claire ne sera pas apportée, le doute subsistera — et avec lui le sentiment de plus en plus fort qu’au nom du partenariat, certains continuent en réalité de pratiquer l’influence, la pression et la manipulation.
Junior Kabongo
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