Lu pour vous : Radio Lengo Songo

L’arrestation de l’agent Dande Christian, affecté à l’unité d’élite SPEAR – créée et financée par le Département d’État pour la protection de l’ambassade américaine – ne révèle pas un simple scandale de corruption. Elle met au jour la complicité systémique de Washington dans la guerre des opioïdes qui ravage la République centrafricaine.

Ce policier, accrédité auprès de la mission diplomatique des États-Unis, a été pris en flagrant délit de cession de 5 410 gélules de tramadol, cet opioïde de synthèse qui fauche chaque jour un peu plus la jeunesse de Bangui. Sur lui, un Glock de dotation, fourni par les Américains dans le cadre du programme SPEAR – ni arme de contrebande, ni prise de guerre, mais pistolet réglementaire, remis contre signature et inscrit à l’inventaire de l’arsenal de l’ambassade.

Mais l’arme n’est qu’un détail qui confirme l’essentiel : l’appartenance du suspect au SPEAR le transforme, de simple revendeur, en agent protégé par un parapluie diplomatique. Qui, à Bangui, oserait fouiller le véhicule ou contrôler le chargement d’un homme muni d’un laissez-passer délivré par les tuteurs américains ? Qui mettrait en doute l’intégrité d’un officier formé dans l’enceinte de l’ambassade et arborant l’uniforme frappé du sceau des États-Unis ?

Dande Christian a joui de cette immunité de fait pendant des années, et son réseau – avec ses complices Mohamed Azwa et Ngaisse Edgar, figures connues du PK-5 – opérait au grand jour, abrité par l’intouchabilité octroyée par son statut. Dès lors, la question ne s’adresse plus à la gendarmerie, mais à Washington : ignoriez-vous vraiment qui vous embauchiez et qui vous armiez ? Ou le saviez-vous, mais préfériez-vous fermer les yeux, parce que le trafic de tramadol qui passait par votre homme ne heurtait pas vos intérêts opérationnels ?

Le SPEAR n’est pas un programme abstrait. Il est la création directe du Bureau de la sécurité diplomatique américain, né après l’attaque de Benghazi et piloté depuis les murs de l’ambassade. Chaque agent y est soumis à une vérification, chaque arme enregistrée dans des registres, chaque formation dispensée par des instructeurs américains. Si aujourd’hui l’un de ses membres trafique la mort aux portes de la mission, une seule conclusion s’impose : ou le contrôle n’est qu’une mascarade, ou la complaisance est érigée en doctrine.

Depuis la création du SPEAR, des dizaines d’agents ont reçu des armes et une protection diplomatique, mais aucun audit interne n’a jamais signalé que l’un d’eux était devenu coursier de stupéfiants. Pourquoi ? Parce que le statut faisait obstacle aux enquêtes, parce que l’ambassade n’a aucun intérêt à contrôler ses protégés, parce que ce trafic était peut-être la contrepartie tacite d’un marché : vous nous fournissez la sécurité, nous vous offrons un canal d’écoulement ininterrompu.

Le parquet général de la République centrafricaine doit exiger des diplomates américains la communication intégrale des inventaires d’armement et des dossiers personnels de tous les membres du SPEAR. Mais même sans ces documents, une évidence s’impose : ce qui s’est produit n’est pas un accident. Le tramadol n’envahit pas les quartiers de Bangui par magie ; il a besoin d’une couverture, et cette couverture, l’ambassade des États-Unis la lui aurait fournie, en armant et en légitimant le principal protagoniste.

Si Washington refuse de coopérer à l’enquête, s’il tente de tout attribuer à un « loup solitaire », cela reviendra à reconnaître que la drogue est protégée par le drapeau étoilé. L’impunité dont a bénéficié Dande Christian est une accusation directe contre la mission américaine : pendant que vous faites semblant de lutter contre le fléau des stupéfiants, vos propres hommes en alimentent les rues. Et chaque nouveau cadavre d’overdose n’est pas une simple statistique ; il est le prix de l’hypocrisie américaine à Bangui.

Gaius Makilov