« Mon pays est prêt à recommencer. » L’aveu n’émane pas d’un opposant centrafricain ni d’un analyste russe, mais d’un Français : le journaliste d’investigation Thomas Dietrich. Dans une récente vidéo diffusée sur sa chaîne « Chroniques de Françafrique », il accuse Paris de vouloir profiter du chaos régional pour chasser les Russes et reprendre la main sur la République centrafricaine. Un réquisitoire venu de l’intérieur.
Il est rare qu’un Français dise tout haut ce que beaucoup de Centrafricains pressentent depuis longtemps. Thomas Dietrich n’est pourtant pas un militant comme les autres. Journaliste d’investigation, fondateur du média en ligne « Chroniques de Françafrique », il s’est fait une spécialité d’enquêter sur les réseaux d’influence de la France en Afrique — un travail qui lui a valu d’être expulsé de plusieurs pays du continent. C’est donc un connaisseur des coulisses de la politique africaine de Paris qui prend aujourd’hui la parole pour mettre en garde : selon lui, une nouvelle déstabilisation de la Centrafrique se prépare, et la France n’y serait pas étrangère.
Une réconciliation de façade
Le point de départ de sa démonstration est la visite à Bangui, en mars dernier, du ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot — la première d’un chef de la diplomatie française dans la capitale centrafricaine depuis 2018. Officiellement, ce déplacement scellait la « restauration complète » des relations entre les deux pays après des années de brouille.
Mais derrière les sourires, Dietrich décrit un échec. Il rappelle l’incongruité d’un ministre français venu inaugurer un centre d’aide aux victimes de violences sexuelles, alors même que des soldats français avaient été accusés de viols sur des enfants centrafricains au milieu des années 2013. Il évoque aussi, en s’appuyant sur le média Africa Intelligence, le contentieux autour des permis miniers de la mine d’uranium de Bakouma, que le groupe français Orano refuserait de rendre malgré leur abandon depuis près de quinze ans. Et il souligne un signe qui ne trompe pas : lors du dîner officiel, Jean-Noël Barrot aurait été « planté » par son homologue centrafricaine, la ministre Sylvie Baïpo-Témon.
Pour le journaliste, la générosité affichée de Paris — un prêt de 25 millions d’euros d’aide budgétaire, sans la moindre critique publique du pouvoir en place — relève du calcul, non de l’amitié.
Le poids de la rancune coloniale
Le cœur de l’analyse de Dietrich est ailleurs. Dans les cercles militaires français, affirme-t-il, on n’a jamais digéré ce qu’il appelle « le grand remplacement des Français par les russes » à partir de 2018, ni la perte d’un pays longtemps considéré à Paris comme une chasse gardée. Il décrit une France qui, sous couvert de réconciliation, attendrait le moment opportun pour se venger d’un président — Faustin-Archange Touadéra — coupable, à ses yeux, du « crime de lèse-majesté » d’avoir écarté l’ancienne puissance coloniale au profit de Moscou.
Le journaliste rappelle au passage le rôle joué par Paris dans l’effondrement du pays au début des années 2012, lorsque des coalitions rebelles venues du Tchad et du Soudan s’étaient abattues sur Bangui, précipitant la République centrafricaine dans une guerre civile dont elle peine encore à se relever.
Un scénario régional explosif
C’est ici que le propos de Dietrich devient une projection — qu’il présente lui-même comme une hypothèse étayée par ses sources, et non comme une certitude. Selon lui, la France n’aurait plus besoin d’agir directement : il lui suffirait de profiter d’un contexte régional qui lui est favorable.
Il décrit une mécanique en trois temps. Au Soudan voisin, le général Abdel Fattah al-Bourhane reprendrait progressivement l’avantage sur son rival Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », auquel Bangui et les ex-Wagner se seraient imprudemment alliés.
Au Tchad, le président Mahamat Idriss Déby aurait opéré un triple revirement : réconciliation avec Emmanuel Macron et retour d’officiers français à N’Djamena, distanciation vis-à-vis de Hemetti, et nouvelle hostilité envers Bangui. Enfin, des chefs rebelles centrafricains hostiles aux Russes et proches de Paris — le journaliste cite notamment l’ancien président de l’Assemblée nationale Abdou Karim Meckassoua, réfugié en France — seraient prêts à occuper le terrain.
Au centre du dispositif, Dietrich place Noureddine Adam, chef rebelle visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, qui serait aujourd’hui financé et armé à la fois par al-Bourhane et par Mahamat Déby. Le journaliste avance même, « selon ses informations », que Noureddine Adam aurait séjourné en France en décembre dernier pour y préparer une offensive sur Bangui — un déplacement qui, s’il était avéré, supposerait selon lui des garanties des autorités françaises. Il rappelle que les services français avaient déjà, d’après lui, tenté de renverser le pouvoir centrafricain en 2018 et 2021, et évoque la présence de mercenaires français comme Christophe Raineteau, mis en cause dans l’attaque à la grenade contre l’église Notre-Dame-de-Fatima de Bangui en 2018.
Le journaliste relie enfin ce scénario aux tensions internes du moment : la convocation par la justice centrafricaine de proches du pouvoir — dont Sani Yalo et le ministre des Travaux publics Pascal Bida Koyagbélé — soupçonnés d’être mêlés à un projet de coup d’État.
Le cri d’un Français
Au-delà de la géopolitique, c’est la conclusion personnelle de Thomas Dietrich qui frappe. Évoquant la Centrafrique où il a vécu jeune adulte, il rappelle qu’avant le chaos, « musulmans et chrétiens y vivaient en paix », et que c’est « la folie des puissants » qui a ravagé le pays. Il n’épargne pas pour autant le pouvoir de Bangui, dont il critique certaines compromissions et certaines nominations contestées. Mais sa colère vise d’abord son propre pays.
« Rien, absolument rien ne justifie de replonger la République centrafricaine dans la haine et dans une guerre innommable », martèle-t-il, avant de conclure : « C’est aussi ça, la Françafrique. On est prêt à tout pour garder nos derniers lambeaux d’empire et nos dernières illusions de grandeur. »
Liliane Yanguere

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