Bertrand Jean de Dieu Tekpa est professeur agrégé des chirurgies orthopédiques, traumatologiques et médecin légiste, réparateur de dommages corporels. Il est formé à l’Université Cheick Anta Diop de Dakar et est aujourd’hui l’unique spécialiste légiste de la Centrafrique. A cœur ouvert, il a accepté de se livrer à Oubangui Médias dans une grande interview de la semaine. Il a passé en revue la situation des médecins légistes, son importance dans la chaine pénale avant de déduire que le pays ne se construit pas sur les expatriés qui viennent aujourd’hui l’appuyer.

Oubangui Médias : Bonjour Professeur. Dites-nous qu’est-ce qu’un médecin légiste ?

Professeur Tekpa : Bonjour. Le médecin légiste, c’est ce médecin en plus de ses capacités, doit avoir des connaissances en droits. Donc, il aide les juges à trancher sur les problèmes de justice. Nous citons par exemple les questions de paternité, de décès, de mort suspecte, de décès criminel… Son rôle consiste aussi à  aider les juges à comprendre ce que font les médecins en matière de bonne pratique.

Ce médecin aussi, aide ses propres confrères à comprendre ce qui les attend en matière d’éthique professionnelle, leurs droits et devoirs pour voir si dans les activités professionnelles que nous faisons, est-ce qu’il y a un déficit de comportement parmi les confrères. Il doit savoir est-ce que les décès qui surviennent dans nos hôpitaux sont réellement dus aux maladies ou par des erreurs médicales.

En plus, le médecin légiste aide la population à connaitre leurs droits et aussi à revendiquer leurs droits. Voilà en gros ce qu’un médecin légiste est.

Oubangui Médias : La République Centrafricaine dispose-t-elle assez de médecins légistes ?

Professeur Tekpa : Quand je rentrai en 2012, il y avait un médecin légiste qui était là. Il y avait aussi un autre médecin légiste qui nous a formés. Je veux citer le défunt professeur Jean Luc Mandaba. Malheureusement, tous les deux sont décédés. Paix à leurs âmes. Je suis donc le troisième à être formé en médecine légale pour la République centrafricaine en ce moment.

Oubangui Médias : Alors, n’est-il pas nécessaire que l’Etat forme d’autres médecins légistes ?

Professeur Tekpa : Bien sûr, le problème d’abord ce n’est pas de former. Il faut que le service existe. Pour le moment, la médecine légale n’existe que sur le papier. On n’a pas encore les textes qui régissent le fonctionnement de ce service. Ce service n’a pas un endroit pour travailler. Il faut former les gens pour que ce secteur puisse exister afin que le juge ait des partenaires fiables à trancher les affaires judiciaires touchant cette spécialité.

On ne peut pas construire l’avenir d’un pays sur les expatriés. Ça c’est une erreur monumentale. On ne peux pas faire tout avec les étrangers. Ces étrangers sont là pour un temps avec des intérêts. Après, ils vont repartir. Donc, on ne peux que compter sur soi-même pour espérer.

Après, les centrafricains qui sont déjà formés dans le domaine, il faut les mettre d’abord en première ligne. Ils seront appuyés par des étrangers afin d’avoir d’expertise de demain. Mais, si on compte par exemple sur la Minusca et les argentins pour faire des exhumations car un jour, quand ils ne seront plus là, le pays va perdre.

Si on compte sur des étrangers, ils vont partir avec leurs compétences. Ils ne viennent pas pour aider mais pour gagner de l’argent. Ils s’en vont le jour où il n’y aura pas de financement. Or, nous avons besoin de pérenniser les choses chez nous.

Je soutiens aussi qu’on ne place pas l’espoir de la Nation sur une ou deux personnes. Il faut une équipe locale composée de plusieurs  médecins légistes pour bien travailler.

Oubangui Médias : Y a-t-il d’autres spécialités dans la médecine légale?

Professeur Tekpa : Oui, dans la médecine légale,  il y a beaucoup de spécialités telles que la médecine pénitentiaire qui s’occupe des prisonniers et des détenus afin d’aider les juges de réforme à revoir le comportement des détenus pour s’assurer qu’ils ont changé de comportement avant de les libérer. Donc, ceux-là doivent les accompagner pour qu’ils redeviennent des bons citoyens.

Il y a aussi la médecine thanatologique qui ne s’occupe que des gens qui ont tué et qu’on cherche à les attraper. Ils sont là aussi pour aider les assurances à réparer les gens qui ont subi des dommages corporels et les accompagner pour qu’ils puissent avoir accès à leurs droits.

Il faut sans doute une équipe que des gens spécialisés dans des différents domaines. La balistique criminalistique n’est pas développée chez nous. Autre chose que je souhaite voir ici c’est la synergie ou la synchronisation de nos actions. C’est-à-dire que la même formation qui est donnée aux étudiants de la faculté de médecine puisse être donnée aux magistrats et aux officiers de Police Judiciaire (OPJ) pour que tout le monde ait une même idée sur la chose. Les  médecins ont cette connaissance. Pour les magistrats, je ne sais pas trop. Je pense que ce sont des choses à capitaliser et ce n’est pas payant, c’est plutôt gratuit.

Maintenant, il faut de l’effectif des médecins légistes spécialisés dans des différents domaines d’ici deux ou trois ans. Cela permettra aux juges d’avoir des vrais partenaires pour leurs apporter de l’aide fiable afin de donner des vraies décisions de justice sur ces décès suspects.

Oubangui Médias : Professeur dites-nous déjà dans quelles conditions travaillez-vous ?

Professeur Tekpa : A cet instant T, même les OPJ ne savent pas où me trouver. Si aujourd’hui, il y a un corps découvert, normalement, la levée de corps devrait être faite en commun accord avec un médecin légiste ou les gens appariés à ce service. Mais cela ne se fait pas.

Quand les corps sont déposés aux morgues, les morguées qui ont suivi une formation dans ce domaine, devaient savoir si ce corps a été retrouvé, c’est déjà un corps a problème. Donc, il ne faut pas le laver ni le formoler. Malheureusement, cela ne se fait pas. Enfin, le médecin légiste n’est pas réquisitionné souvent à temps pour le constat.

Parfois, c’est sur demande des parents que le médecin légiste est saisi. Mais souvent après deux, trois ou quatre jours. Entre temps, le corps est déjà déposé à la morgue et formolé. C’est du blocage dans cette activité professionnelle pour la partie thanatologique qui s’occupe des morts. On n’est pas coordonné, le procureur de la République qui est le requérant, souvent est informé tardivement par le OPJ.

Oubangui Médias : Qui peut demander en cas de décès, l’autopsie pour connaitre l’origine suspecte de la mort d’un parent et quelles sont les conditions pour formuler cette demande ?

Professeur Tekpa : C’est une affaire judiciaire. La famille ne vient pas vers moi. Elle va plutôt vers les autorités judiciaires qui ont dans leurs niveaux inférieurs des OPJ composés des gendarmes et des policiers. Ils ont eu des formations médico-légales. Ils sont les premiers à être contactés et ils iront avec la réquisition visée par le juge du parquet qui a pour chef le procureur de la République. Ceux-là contresignent le document.

C’est en ce moment que je vais entrer en action à condition que je sois saisi. Si tel est le cas, je me déplace pour exécuter un acte judiciaire. Mais c’est souvent seuls les juges du parquet qui me réquisitionnent. Donc je ne travaille pas avec les parents et la famille.

Oubangui Médias : Vous enregistrez combien de demande d’autopsie par année ?

Professeur Tekpa : Pour une demande d’autopsie on a en moyenne un à deux par mois. Ce qui fait une demande annuelle autour de vingt à trente. Cela s’explique par le fait que beaucoup de gens ne connaissent pas leurs droits dans ce sens. Et le retard à obtenir les résultats décourage parfois. Il n y a pas un service avec l’équipement pour faire l’autopsie en Centrafrique.

Nous avons tellement fait des demandes, mais nous n’avons toujours  pas d’appareils et outils de travail pour faire les autopsies. La vraie autopsie que je veux dire c’est l’examen du corps et ce n’est pas l’examen de l’extérieur du corps qu’on a l’habitude de faire ici en Centrafrique. Il faut de matériels pour aller plus loin.

Oubangui Médias : Et qu’est ce qui justifie cela ?

Professeur Tekpa : Même si, la population est ignorante de ce que nous sommes en train d’en parler, mais je dis que dans les écoles de formations des OPJ et de la magistrature, cette formation est donnée. Mais ceux-là devraient monter au créneau pour expliquer à la population qui est ignorante que ce corps qui est découvert est du domaine de droit et que ça n’appartient plus à la famille.

On doit savoir de quoi  X personne est décédée et de tirer des conclusions, parce que là, on est dans un pays ou le criminel est en paix, il court tranquillement après son forfait. Ça c’est dommage et c’est ce qui pose problème dans ce pays. Tu peux tuer ta femme, demain on dit que ce sont des sorciers, ce n’est pas normal.

Oubangui Médias : Quelle est vraiment votre relation avec les autorités judiciaires dans le cadre de votre travail ?

Professeur Tekpa : Le partenaire direct du procureur de la République autour de ce sujet devrait être le médecin légiste. Je donne un exemple. Lorsqu’on découvre un corps dans un endroit suspect ou dans un bois, la police arrive en premier et la première personne à appeler est le médecin légiste et le procureur de la république. C’est quand ils arrivent qu’ils réfléchissent sur comment les choses sont arrivées avant que le corps soit techniqué au bloc.

Parfois déjà, en cet instant, on lève l’équivoque dans plein de choses. Si les trois étaient au moment où le corps est découvert, les positions seront minutieusement analysées. Y a-t-il des tâches sur le corps? Est-ce que le corps a été déplacé ou pas ?  Toutes ses questions doivent être réfléchies en commun accord avec les OPJ, le médecin légiste et le procureur de la république ou ses représentants. Mais c’est ce qui ne se fait pas.

Et l’autre chose peut être qui empêche souvent, c’est aussi mon occupation. Quand je suis rentré avec un diplôme de médecin légiste, je me suis rendu compte en une année que je n’étais pas sollicité. Je suis reparti pour terminer mon diplôme de chirurgien traumatologue.

Et c’est cette activité qui prend 99 % de mes temps. Du coup, moi-même, j’oublie le côté de la médico-légale de ma formation de base tout simplement parce que je ne suis pas utilisé. Donc, j’ai baissé la main sur ce côté et je m’occupe beaucoup plus des blessés, des mototaxis accidentés.

Je me pose souvent des questions. Comment font-t-ils lors des sessions criminelles pour trancher ?  En fait, chacun travaille en apartheid chez nous. J’écoute des avocats dirent que le professeur Tekpa n’a pas habilité à faire un certificat médical. Je ris simplement, mais je dis qu’il est actuellement le seul médecin légiste du pays. Quelle base les avocats ont  dans la médecine légale pour avancer de tel propos ?

De temps en temps, les gens de barreau américain, de l’Avocat Sans Frontière et du CICR me sollicitent mais mes parents centrafricains de la justice, ne s’en préoccupent pas, c’est un peu de déception.

Oubangui Médias : Professeur, comment faire pour que cette spécialité retrouve sa place en RCA ?

Professeur Tekpa : Il y a beaucoup de choses à faire dans ce domaine pour que cette spécialité puisse avoir sa place. Vous allez vous rendre compte que s’il y a un parent qui a été à une fête, de retour à la maison, il commence à vomir et la mort s’en suive, tout le monde dira qu’il a été

empoisonné. Pour confirmer cela, on doit procéder à l’autopsie. Il y a de prélèvement obligatoire à faire. Je dois prélever l’humeur aqueux c’est-à-dire le liquide qui est dans les yeux. Je dois prélever le sang qui est dans le cœur. Il faut que  j’ouvre l’abdomen pour prélever ce qu’il a mangé. Il faut prélever ce qui est dans l’estomac, voire l’urine et enfin prélever ses ongles et ses cheveux pour un autre partenaire direct qui est le toxicologue.

Et c’est le toxicologue, qui va me dire attention,  il y a quelque chose qui ressemble par exemple, au cyanure dans ses humeurs aqueux, le liquide dans les yeux, le sang dans le cœur, son dernier repas, son estomac, son urine, ses ongles et ses cheveux.

Donc, cela confirme qu’il a été empoisonné. Et maintenant,  les OPJ et les juges poussent l’enquête pour savoir qui a préparé le repas, qui a amené le repas, le repas a été préparé par quel service traiteur et trouvé le criminel. 

Je vous dis alors que là, on n’a pas de toxicologue dans le pays. A un moment donné, on envoyait les prélèvements en France, et je me rappelle que tous les prélèvements qu’on a envoyé en France, on n’a jamais eu de retour. A moins que cela arrive directement au niveau des OPJ  et qu’ils ne nous informent pas.

Il y a eu jamais un procès qui nous dit que les prélèvements qui ont été envoyés ont ramené une telle conclusion. Jamais.

Ce n’est qu’une question de compétence. On a besoin par exemple des gens qui ont fait la psychologie. On a besoin des psychiatres.  Par exemple, quelqu’un a tué.  Pour que les juges puissent trancher que cette personne n’est pas un criminel, prenant l’exemple d’un malade mental,  son jugement ne va pas être le même que pour quelqu’un de normal.

Toutes ses spécialités ont besoin de donner leurs avis avant que les juges ne puissent trancher sur une affaire de crime ou de mort suspecte.

La médecine légale est en train de se développer. Pour l’exhumation des corps tués il y a plus de dix ans, les archéologues doivent être formés pour qu’à partir des os, on analyse pour découvrir par exemple les traces d’une balle qui a traversé une tête et qui s’est logée dans le corps.

Tout ça c’est un chantier, car une seule personne ne peut pas le faire. Il faut une coordination, il faut une structure pour bien organiser la chaine de travail d’un médecin légiste,

Oubangui Médias : Professeur Tekpa, nous vous remercions

Professeur Tekpa : C’est plutôt moi, qui vous remercie

Interviews réalisée par Assimby Komodou