21 février 1999-21 février 2024, 25 ans jour pour jour que l’UNESCO a, en commun accord avec les Nations-Unies instauré la journée internationale de la langue maternelle. Elle est célébrée dans un contexte où la RCA vient d’adopter une politique visant à instaurer la langue nationale le Sango dans l’enseignement. Oubangui Médias s’est entretenu avec le Directeur Exécutif de l’Association Centrafricaine pour la Traduction de la Bible et Alphabétisation (ACATBA) afin d’échanger sur la viabilité de la langue maternelle dans un pays.

Oubangui Médias: Monsieur Elvis-Thomas Guenekean bonjour. Aujourd’hui nous sommes le 21 février 2024, le monde entier célèbre la journée internationale de la langue maternelle, selon vous quelle est l’importance de la langue maternelle dans la société ?

Elvis-Thomas Guenekean : Bonjour. Le thème retenu pour cette année est: «  l’éducation multilingue est le meilleur pilier pour un apprentissage générationnelle ». Cela veut dire que pour une bonne éducation, c’est la langue maternelle qui doit être le pilier. Un enfant doit commencer son éducation avec la langue maternelle avant de transiter vers les langues étrangères et c’est ça la meilleure méthode pour une éducation. Et c’est ça qui permet de transférer des connaissances de génération en génération.

Lorsque nous parlons de la langue maternelle, elle n’est pas simplement un concept abstrait. Alors s’il arrive que le français disparaît du globe terrestre, ce sont les français qui ont disparus. Donc lorsque nous parlons de la langue maternelle c’est pas un mot, c’est la culture et la sagesse d’une population où encore d’une région.


Oubangui Médias : Selon vous, qu’est ce qui justifie le choix du thème de cette année qui est axé sur l’éducation multilingue pour un apprentissage générationnelle?

Elvis-Thomas Guenekean: L’éducation est le meilleur pilier pour un apprentissage des enfants. Il faut souligner ici que c’était en 1999 que l’UNESCO a instauré pour la première fois la journée internationale de la langue maternelle qui a été accueillie par les Nations-Unies par la résolution 56 et comme vous le savez, nous sommes au siècle de l’apprentissage et notre pays la RCA a un défi, par exemple nous parlons notre langue maternelle à la maison avec les enfants et quant ils vont à l’école, ils font face aux autres langues.
Sous d’autres cieux, les anglophones par exemple parlent avec leurs enfants à la maison en anglais et quant ils vont à l’école, ils apprennent toujours dans cette langue, alors que chez nous c’est le contraire. Et c’est ce qui est parfois la cause de fort taux de déperdition des élèves. Et lorsque nos enfants sont chicotés et traités d’idiots à l’école, non, ils ne sont pas idiots mais c’est tout simplement parce que la langue qui a été utilisé comme canal pour véhiculer la connaissance n’est pas la langue qui est appropriée. Donc, c’est là l’importance de l’utilisation de la langue maternelle comme couloir de la transmission de la connaissance générationnelle.


Oubangui Médias: Mais comment expliquer que la génération actuelle accorde une moindre importance à la langue maternelle ?

 Elvis-Thomas Guenekean : Oui, il y a plusieurs facteurs à cela. Le premier facteur, c’est le mariage mixte. Par exemple un « Gbeya » se marie à un « Yakoma ». Les études ont prouvé qu’un enfant, en grandissant pouvait apprendre trois langues à la fois, et la maman qui devait apprendre le « Yakoma » et le papa de son côté pouvait aussi apprendre aussi le « Gbeya » à leurs enfants à la maison et quand l’enfant quitte la maison pour s’amuser avec les autres, il pouvait bien apprendre le Sango.

Mais force est de constater que ces couples mixtes abandonnent leurs langues maternelles et les enfants issus de ces couples finissent par ne pas parler une langue maternelle.

L’autre chose maintenant, c’est une réalité que j’appelle la diglossie, c’est tout simplement le fait d’avoir honte de sa propre culture. Du point de vue sociologique, ces genres de personnes ont honte de leurs cultures.

  Maintenant, il y a aussi cette considération comme quoi il faut nécessairement passer par la langue française où anglaise que nous pouvons réussir dans la vie. Hors l’acquisition de la connaissance n’est pas le fait de passer dans la langue maternelle, aujourd’hui si on vous dit que celui là a été à l’école, ça veut dire qu’il connaît parler le français, mais si on lui écrit dans la langue maternelle et qu’il ne connait pas, il est analphabète. Donc, pour nous, le concept d’aller à l’école veut dire que quelqu’un qui connait parler français, hors ce n’est pas ça ! On apprend d’abord à écrire dans sa langue maternelle avant d’apprendre les autres langues. Ce sont là quelques aspects qui poussent certaines à ne pas s’intéresser à la langue maternelle.


Oubangui Médias : Votre organisation fait la traduction de la Bible en différentes langues. Pourquoi cette initiative ?

 Elvis-Thomas Guenekean: Vous savez que nous avons 132 langues en RCA selon la base de donnée de l’ACATBA mais 108 selon l’Université de Bangui. Mais aujourd’hui, nous travaillons sur 21 langues. En mars 2023 nous avons dédicacé le nouveau testament en Gbaya, Kaba, Ngboungou et en 2024 nous sommes entrain de préparer la dédicace du nouveau testament en Banda, Gbokoto, en Mpiemon et en Nzakara.

 La Bible même est une correspondance adressée à chaque personne et la langue que nous comprenons le mieux est la langue que maman nous parlait quand elle nous allaitait, donc nous supposons que lorsque quelqu’un reçoit la parole de Dieu dans une seconde langue, cette compréhension reste dans la tête, mais si quelqu’un reçoit la parole de Dieu dans sa langue maternelle, elle descend dans son cœur et le façonne. Donc, nous restons convaincus que la parole de Dieu devrait parvenir à chaque personne dans la langue qu’elle comprenne le mieux pour que nous puissions voir l’impact.

L’église a travaillé plus d’une centaine d’années déjà mais le résultat reste insatisfait et nous pensons que ce que nous devons faire pour soutenir la mission de Dieu, c’est de pousser comme l’église nous a demandé de le faire, à obtenir la parole de Dieu dans la langue que les gens comprennent le mieux pour que nous puissions voir l’impact et que leurs caractères soient modelés.

Oubangui Médias : Monsieur le Directeur Exécutif de l’ACATBA merci !

 Elvis-Thomas Guenekean: c’est à moi de vous dire merci monsieur le journaliste pour l’opportunité que vous m’avez accordée.

 Interview réalisée par Christian Steve Singa