Par Serge IHANO Expert en maîtrise d’ouvrage pour le développement durable, Spécialiste en sécurité et environnement
L’évolution des théories de la gestion publique moderne impose désormais un regard qui dépasse la simple comptabilité de court terme. En 1998, John Elkington introduisait le concept séminal de la Triple Bottom Line, ou triple performance, stipulant que la valeur réelle d’une action se mesure à l’intersection de trois dimensions indissociables : l’économie, le social et l’environnement. À l’heure où la République Centrafricaine entame sa marche vers une transformation structurelle, ce paradigme des « 3P » — People, Planet, Profit — ne représente plus une simple option théorique, mais une urgence de salut public. La transition vers la Nouvelle République exige de rompre définitivement avec le syndrome des projets dits « à la soviétique », caractérisés par une ostentation monumentale dont la substance s’étiole dès les premiers cycles saisonniers.
Le diagnostic actuel révèle une gestion de l’immédiateté qui ignore superbement le cycle de vie des investissements. Nous observons avec amertume des infrastructures routières, tant urbaines que rurales, qui entament leur processus de dégradation avant même que les cérémonies d’inauguration ne s’achèvent. Ce constat s’étend au mobilier urbain, notamment aux centaines de lampadaires solaires qui, faute de maintenance et de qualité intrinsèque, se muent en carcasses métalliques stériles en moins de deux ans. Cette obsolescence programmée est le symptôme d’une déconnexion entre l’investissement financier et sa finalité sociale. L’aménagement des voies de Bangui, réalisé sans études de risques approfondies, transfère systématiquement le fardeau de l’insécurité routière sur un citoyen déjà affligé par la précarité, tandis que les acteurs du secteur des assurances demeurent dans une inertie complice. Parallèlement, le délestage chronique et la défaillance de l’accès à l’eau potable sont traités comme des fatalités géographiques, alors que les technologies durables de résilience sont disponibles sur le marché mondial.
L’analyse scientifique de cette situation démontre que le « bon marché » coûte, en réalité, une fortune à la nation. Suivant le principe de Peter Drucker selon lequel « ce qui se mesure se gère », il est impératif de questionner urgemment nos indicateurs de performance. Mesurons-nous la réussite d’une politique publique par le nombre brut de kilomètres bitumés ou par leur résilience décennale ? Aujourd’hui, le bilan est sans appel : de trop nombreuses initiatives publiques se transforment soit en éléphants blancs, soit en infrastructures inutilisables en moins de dix ans.
Il est nécessaire de faire le procès technique des travaux récents qui illustrent cette faillite de la durabilité. Qu’il s’agisse des interventions de l’Office National du Matériel (ONM) sur les axes urbains de Bangui comme la rue Badanassi, des défaillances observées au pont de Langbashi, ou de l’état prématurément dégradé des nouveaux immeubles des Impôts et de la Douane, le constat reste le même. Même les structures de santé, à l’instar de l’Hôpital de l’Amitié, le rond-point des Martyrs, ou l’avenue des Martyrs — cet axe aéroportuaire névralgique qui subit des inondations chroniques au niveau du marché Combattant et du lycée de Miskine — témoignent d’une absence flagrante d’études de risques et de maîtrise d’ouvrage. Ce manque de vision opérationnelle s’étend aux projets financés par les bailleurs internationaux, comme les centres JPN construits sur financement de la BAD, qui demeurent sans lendemain technique, ou encore les bâtiments scolaires érigés hors des normes élémentaires en l’absence totale de contrôle.
Transformer l’action publique selon les « 3P » exige que chaque unité de monnaie investie génère simultanément une valeur sociale par la sécurité et la santé, une valeur environnementale par la gestion rigoureuse des ressources, et une viabilité économique réelle par l’arrêt du cycle perpétuel de reconstruction. Dans ce cadre, la politique de contenu local doit cesser d’être un slogan de repli pour devenir un levier d’excellence. Promouvoir le savoir-faire national ne signifie pas accepter la médiocrité, mais garantir une expertise nationale capable de concevoir, de maintenir et d’innover.
L’appel à l’action adressé à l’Exécutif est donc sans équivoque : il faut oser mieux. Monsieur le Premier Ministre, Membres du Gouvernement, la Nouvelle République ne peut se bâtir sur du provisoire. Il est de votre responsabilité d’exiger des études d’impact globales et d’imposer des clauses de garantie de maintenance décennale dans chaque marché public. La médiocrité doit être sanctionnée par l’exclusion systématique des entreprises défaillantes, car l’État ne peut plus se permettre d’être l’assureur des erreurs de conception. Le contenu local doit être synonyme de transfert de compétences et non d’amateurisme. En matière d’eau et d’énergie, la stratégie doit passer du colmatage à l’investissement dans des infrastructures structurantes et résilientes.
En conclusion, la performance de l’État ne se juge pas à l’éclat éphémère d’un ruban coupé, mais à la pérennité de l’ouvrage dix ans plus tard. Il est temps d’aligner l’économie sur le social et l’écologie, de mesurer la satisfaction réelle du citoyen et de gérer pour les générations futures plutôt que pour la capture d’image instantanée. La République Centrafricaine doit cesser d’être un chantier perpétuel de répétitions pour devenir, enfin, une œuvre nationale achevée et durable.

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