À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, cinq femmes reporters d’images centrafricaines racontent leur parcours, leurs défis et leur engagement. Photographes, camérawomen, réalisatrices ou journalistes polyvalentes, elles évoluent dans un univers encore largement masculin, où chaque image obtenue est souvent le fruit d’une bataille silencieuse.

Leurs parcours diffèrent. Certaines ont découvert la photographie presque par hasard, d’autres l’ont poursuivie par passion ou nécessité professionnelle. Toutes ont en commun une même volonté celle de raconter la Centrafrique autrement, au-delà des crises et des clichés.

Marina Christèle Bada, pionnière derrière l’objectif

Avant de devenir journaliste, Marina Christèle Bada est d’abord photographe. À seulement 20 ans, elle choisit de se former à la photographie au Bénin en 2007, avant de compléter son apprentissage à Bangui.

De retour en Centrafrique, une opportunité se présente lorsque le ministère de la Communication cherche à renforcer les effectifs de l’Agence Centrafrique Presse, confrontée au départ à la retraite de plusieurs photographes. Encouragée par le coordonnateur de son association professionnelle, elle dépose sa candidature et intègre l’institution après un stage de trois mois, avant d’être officiellement recrutée comme reporter photographe.

« J’ai commencé la photographie parce qu’il n’y avait pas de femmes photographes », explique-t-elle.

Son parcours s’inscrit dans une logique presque pionnière. Avant elle, les rares femmes photographes actives remontaient à l’époque de Jean-Bédel Bokassa.

Parmi les moments marquants de sa carrière, elle cite l’investiture du président Faustin-Archange Touadéra en 2016, un événement qu’elle considère comme un tournant professionnel.

Au-delà de l’actualité politique, Marina Christèle Bada participe aussi à des expositions photographiques valorisant les femmes centrafricaines dans des métiers peu féminisés dont la  maçonnerie, peinture, mécanique ou soudure.

Sur le terrain, elle décrit un quotidien exigeant. « Nous devons nous bousculer pour avoir notre place au milieu des hommes. »

Mère de quatre enfants, elle compare même son métier à celui des militaires, entre disponibilité permanente, pression et mobilité constante.

Marine Christèle Bada ambitionne de continuer à valoriser les femmes centrafricaines à travers l’image, notamment dans des métiers encore invisibles. Elle souhaite aussi transmettre son expérience aux jeunes photographes pour encourager davantage de femmes à intégrer le photojournalisme.

Annela Faustine Niamolo, entre investigation et image internationale

Journaliste indépendante, Annela Faustine Niamolo collabore aujourd’hui avec l’Agence France-Presse et Mongabay, tout en développant son propre blog, Nexus 5.

Son entrée dans le journalisme se fait au Réseau des Journalistes pour les Droits de l’Homme, où elle effectue un stage avant de se spécialiser dans les questions politiques et parlementaires.

Son passage à l’AFP marque un tournant. Initialement recrutée pour le texte, elle découvre progressivement la photographie après le départ d’une collègue. « En tant que journaliste photographe, je suis autodidacte. »

Rapidement, ses images circulent dans plusieurs médias internationaux via l’AFP.

Un reportage sur les pêcheurs de sable reste particulièrement marquant. Réalisé dans un contexte tendu, ce travail lui vaut intimidations et menaces sur le terrain.

« On a vraiment pleuré », raconte-t-elle à propos de cette enquête menée sur le fleuve.

Le risque en valait la peine, l’une de ses photos figure ensuite parmi les images les plus vendues de la semaine au sein de l’agence.

Pour elle, la photographie de presse exige anticipation, rapidité et singularité. « Ta photo doit parler. »

Malgré la sous-estimation parfois rencontrée sur le terrain, sa reconnaissance s’est construite bien au-delà des frontières centrafricaines.

Annela Faustine Niamolo veut renforcer son travail d’investigation et développer davantage de projets internationaux autour des questions environnementales et politiques en Afrique centrale. Elle ambitionne aussi de faire évoluer la place des journalistes d’image centrafricains dans les médias mondiaux.

Josiane Sephora Anga, la passion plus forte que les obstacles

Depuis son enfance, Josiane Sephora Anga rêve du journalisme. Fascinée par les reporters qu’elle voit à la télévision, elle nourrit très tôt l’ambition d’exercer ce métier.

Après un parcours scolaire en gestion-comptabilité, elle interrompt ses études pour raisons financières. Refusant d’abandonner, elle finance elle-même sa formation professionnelle en journalisme.

Pour payer ses frais, elle vend même un appareil photo offert par son père. « J’ai vendu mon appareil photo pour payer mes frais de journalisme. »

En 2014, elle débute à la Radio-Télévision Voix de l’Évangile comme stagiaire journaliste-reporteur et présentatrice.

Au fil des années, elle développe une forte polyvalence  entre reportage, photographie, vidéo, montage. « Aujourd’hui, je peux aller sur le terrain, faire mon reportage, prendre les images, les vidéos et monter toute seule. »

Son travail finit par porter des fruits qui lui ont valu sa nomination à la présidence, où elle rejoint la presse présidentielle comme cheffe de service reportage.

Pour elle, être femme sur le terrain implique endurance et détermination. « Les militaires te bousculent. Si tu n’arrives pas à tenir, tu ne peux rien filmer. »

Josiane Sephora Anga souhaite évoluer vers la production et la direction de contenus audiovisuels, tout en formant de jeunes journalistes et techniciens des médias.

Nephtalie Tyrana  Tobona , de l’animation à la réalisation

Animatrice radio devenue réalisatrice et photographe, Nephtalie Tyrana Tobona découvre progressivement l’image à travers le journalisme et le cinéma.

Après des expériences dans plusieurs radios. Elle débute à Linga FM entre 2018 et 2019, avant de poursuivre à Radio ESCA voix de la Grâce de 2019 à 2020 comme animatrice et productrice d’émissions.

Son parcours radiophonique se poursuit ensuite à Water for Good, à Boali, de 2020 à 2024. Elle développe un intérêt croissant pour la réalisation audiovisuelle.

Son déclic survient lors d’une formation à Yaoundé, où elle manipule une caméra pour la première fois. « On nous montrait puis on nous envoyait directement sur le terrain. »

Inspirée notamment par la réalisatrice centrafricaine Pascale Apora, elle voit dans l’image un moyen de raconter autrement la réalité centrafricaine.

Un reportage sur des femmes cultivatrices à Boali marque particulièrement son parcours.

« On ne doit pas chercher seulement à filmer les problèmes. »

Elle regrette néanmoins le manque de centres de formation spécialisés dans le pays ainsi que le harcèlement auquel sont confrontées certaines femmes du secteur.

Nephtalie souhaite réaliser des documentaires sur les réalités des provinces centrafricaines et développer des récits audiovisuels centrés sur les femmes et les jeunes.

Souraya Adjiza, l’image comme mémoire et résistance

Entre Berberati, Bangui et Yaoundé, Souraya Adjiza construit un parcours marqué par l’exil, la résilience et la création. Partie au Cameroun pendant la crise de 2013, elle y poursuit ses études avant d’intégrer l’Université de Yaoundé I en arts du spectacle et cinématographie.

« L’image est devenue pour moi un outil de mémoire, de témoignage et de transformation sociale. »

Aujourd’hui camérawoman et photographe à Tina Africa TV, elle considère son métier comme une mission.

Sa participation à la couverture du festival Bangui fait son cinéma agit comme un moment fondateur. Plus récemment, la couverture de l’investiture présidentielle l’a particulièrement marquée.

« C’était extrêmement fort et très émouvant. »

Pour elle, être femme offre aussi un regard spécifique. « J’ai une approche plus humaine, plus attentive aux émotions et aux détails. »

À destination des jeunes filles, son message est de se former, persévérer et prendre sa place. « Le monde a besoin des histoires racontées par des femmes. »

Souraya Adjiza souhaite produire des documentaires et des films capables de porter les mémoires sociales et culturelles de la Centrafrique, tout en contribuant à structurer le secteur audiovisuel auprès des élèves de l’école du métier.

Un autre regard sur la Centrafrique

Des institutions publiques aux rédactions internationales, des festivals de cinéma aux terrains politiques, ces cinq femmes participent à redéfinir la place des femmes dans les métiers de l’image en Centrafrique.

Derrière leurs appareils, elles documentent leur pays avec exigence, audace et sens du récit. Leur présence raconte aussi une autre évolution : celle d’un regard féminin qui s’impose progressivement dans un espace longtemps réservé aux hommes.                    Milca Bissidi