Dans le paysage intellectuel centrafricain, rares sont les voix qui osent conjuguer poésie, politique et réflexion citoyenne avec autant de constance que Élie Oueifio. Ancien ministre, ancien ambassadeur, écrivain et poète, il est depuis 2017 le coordonnateur du Cercle des écrivains, journalistes, artistes et chercheurs de Centrafrique (CEJACC). L’un de ses ouvrages intitulé « Quand la politique des mains tendues du président Touadera soulève des interrogations », s’inscrit dans cette tradition de pensée critique et engagée. À travers ce livre, Élie Oueifio ne se contente pas de commenter l’actualité : il invite les Centrafricains à réfléchir sur la nature du pouvoir, sur la responsabilité des institutions et sur la place des citoyens dans la construction nationale.

Interrogé sur le sens de son ouvrage, Élie Oueifio répond sans détour : « Il n’y a jamais de mauvais président. Mais il n’y a que de faux et mauvais collaborateurs, de mauvais conseillers du président. » Cette affirmation, qui peut surprendre, traduit une conviction profonde : le chef de l’État, en tant que symbole et thermomètre de la nation, n’est pas seul responsable des échecs ou des blocages. Ce sont souvent les entourages, les conseillers, les institutions défaillantes qui empêchent la main tendue du président d’être réellement saisie.

Élie Oueifio rappelle un moment fort de la présidence Touadera : en mars 2023, lors d’un séminaire gouvernemental, le président s’interrogeait publiquement sur la dépendance financière du pays vis-à-vis de l’extérieur. « Est-ce que nous devons continuellement aller chercher de l’argent à l’extérieur pour construire ce pays ? » Cette question, selon Élie Oueifio, devrait résonner comme un appel à la responsabilité collective. Les ressources existent en Centrafrique mines, bois, marchés, douanes mais elles sont trop souvent détournées ou mal gérées. Le livre met en lumière cette contradiction : une main tendue vers la coopération et la réconciliation, mais des obstacles internes qui empêchent de la saisir.

La métaphore centrale de l’ouvrage est saisissante : « Un président, c’est un thermomètre. Et le peuple, c’est le médecin. » Autrement dit, le président mesure l’état du pays, mais ce sont les citoyens, les institutions et les acteurs politiques qui doivent agir pour guérir les maux. Si la température monte, ce n’est pas nécessairement le thermomètre qu’il faut jeter, mais bien les virus qui affaiblissent la nation. Élie Oueifio dénonce ainsi une habitude politique : changer de président sans jamais s’attaquer aux véritables causes des crises, à savoir la corruption, les conseillers malveillants, les institutions défaillantes.

Cette réflexion prend une dimension historique : « On en a changé combien ? Dix. Chaque fois que la température du pays augmente, nous, les médecins Centrafricains, on dit non, pas celui-là. On jette, on jette… » Mais les problèmes persistent, car les « parasites » restent dans le corps social.

Son livre met en évidence le rôle crucial des institutions et des responsables politiques. Trop souvent, selon lui, ceux qui occupent des postes stratégiques ne les assument pas pleinement. Ils créent des barrières, rassurent le président en lui disant que « tout va bien », alors que la réalité est tout autre.

Au-delà de l’analyse politique, l’ouvrage de Élie Oueifio se distingue par son style. Poète dans l’âme, il manie les métaphores avec une force évocatrice rare. Les « mains tendues » deviennent des symboles d’ouverture, mais aussi des gestes entravés par des « flèches » ou des « saguets » qui repoussent ceux qui voudraient les saisir. Le président est un thermomètre, le peuple un médecin, les conseillers des virus.

Élie Oueifio ne se contente pas de critiquer. Il propose une lecture constructive. Son objectif est d’attirer l’attention des Centrafricains sur la nécessité de dépasser les attaques personnelles contre le président pour s’attaquer aux véritables causes des blocages. Il appelle à une responsabilité partagée, à une vigilance citoyenne et à une réforme des institutions.

« Quand la politique des mains tendues du président Touadera soulève des interrogations » est bien plus qu’un essai politique. C’est un appel à la conscience nationale. Élie Oueifio invite ses compatriotes à réfléchir sur leur rôle dans la construction du pays, à ne pas se contenter de changer de dirigeants, mais à transformer les pratiques, à assainir les institutions, à soutenir les initiatives de réconciliation.

Son parcours : ministre, ambassadeur, écrivain, poète lui confère une légitimité particulière. Il parle avec l’autorité de l’expérience, mais aussi avec la sensibilité de l’artiste. Son livre s’inscrit dans une tradition de pensée critique qui refuse la résignation et qui croit en la capacité du peuple Centrafricain à se réinventer.

Dieu Beni Anderson Kabou