Pendant que le continent africain vit au rythme des quarts de finale d’une Coupe du monde 2026 où seules deux de ses représentantes ont franchi le cap des huitièmes, la République Centrafricaine, elle, court toujours derrière un rêve vieux de plusieurs décennies : disputer, ne serait-ce qu’une fois, une phase finale de Coupe d’Afrique des Nations. Entre une fédération qui tente de se structurer et un groupe F de la CAN 2027 taillé comme un test de vérité, le football centrafricain se retrouve à un carrefour. Sursaut ou nouvelle désillusion ?

Une assemblée générale pour poser les fondations

Le Centre technique Kaïmba Blasco a servi de cadre, récemment, à l’Assemblée Générale Ordinaire de la Fédération Centrafricaine de Football. Loin d’être une formalité administrative, ce rendez-vous a rassemblé du beau monde : le Ministère des Sports a ouvert les travaux au nom de l’État, le Président du CNOSCA a honoré la rencontre de sa présence, et surtout, les 17 ligues régionales étaient toutes représentées par leurs présidents et secrétaires généraux. Une unité d’apparence rare autour du ballon rond centrafricain.

Bilan des activités, orientations stratégiques : sur le papier, la volonté de professionnaliser la discipline est affichée. Mais dans un pays où le football n’a jamais connu de première participation à une CAN depuis l’indépendance, les intentions ne suffisent plus. Il faudra des actes, des infrastructures, un championnat national qui fonctionne, et surtout des résultats sur le terrain.

Le retour de Francis Yadindji, symbole d’un pari sur les cadres locaux

Autre signal encourageant : le retour au pays de l’entraîneur Francis Yadindji, après une année de formation en France dans le cadre de la coopération entre l’Ambassade de France et la Fédération centrafricaine de Football. Troisième bénéficiaire de cette bourse destinée à former les cadres techniques nationaux, il revient avec un BMF, un certificat de préparateur athlétique et un diplôme de premiers secours en poche. Reçu et félicité par le président de la Fédération dès son arrivée, Yadindji incarne cette expertise que le pays doit désormais capitaliser plutôt que laisser filer, comme cela s’est trop souvent produit par le passé avec des talents formés puis livrés à eux-mêmes.

Trois coachs formés à ce jour grâce à ce partenariat. C’est peu, mais c’est un début. Et dans un football centrafricain qui manque cruellement de techniciens qualifiés sur le terrain, chaque cadre qui rentre au pays avec un diplôme en poche pèse plus lourd qu’un simple communiqué de fédération.

Le tirage au sort qui dit la vérité : le groupe F, miroir sans complaisance

Mais toute cette agitation institutionnelle sera jugée à une seule aune : les résultats. Et le verdict du tirage au sort des éliminatoires de la CAN 2027, effectué le 19 mai 2026 au Caire, a remis les Fauves du Bas-Oubangui face à leurs réalités. Logée dans le Groupe F aux côtés du Burkina Faso, du Bénin et de la Mauritanie, la République centrafricaine y figure au 41e rang du classement africain, loin derrière le Burkina Faso classé 12e, le Bénin 19e et la Mauritanie 27e. Un fossé de classement qui ne pardonne pas dans une CAF où seuls les deux premiers de chaque poule composent avec le pays hôte se qualifient.

Certains observateurs, notamment burkinabè, voient tout de même dans les Fauves une équipe capable de jouer les trouble-fête, sans réel calcul de qualification. Un constat qui résume à lui seul des décennies de football centrafricain : celui d’une sélection qu’on ne craint pas, mais qu’on ne prend pas non plus totalement à la légère, condamnée à l’exploit ponctuel plutôt qu’à la régularité.

Les matchs de ces éliminatoires débuteront en septembre 2026 pour s’achever en mars 2027, avant une phase finale prévue au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie du 19 juin au 17 juillet 2027.

Kondogbia, symptôme d’un malaise plus profond

Cette dynamique de structuration institutionnelle bute pourtant sur un caillou de taille : les relations exécrables entre la Fédération et son propre capitaine, Geoffrey Kondogbia. Écarté en mars dernier du rassemblement des Fauves à Bangui sur simple décision présidentielle, sans qu’aucune explication claire ne lui soit fournie, le milieu de terrain de l’Olympique de Marseille a dû sortir du silence pour rappeler publiquement son attachement à la sélection nationale. Un malaise qui n’est pas nouveau : en 2021 déjà, il s’était mis en retrait des Fauves pour dénoncer l’absence de staff technique et de stade homologué.

Le courant ne passe visiblement toujours pas. Après avoir retiré son club de la Super Ligue nouvellement lancée par la Fédération, Geoffrey Kondogbia a préféré bâtir en dehors du cadre fédéral : président du SEWA Sport Club, il a donné le coup d’envoi de la Grande Finale de la SEWA Sport Cup 2026 au Stade 20 000 Places de Bangui, aux côtés du ministre de la Jeunesse et des Sports, Héritier Wanzoumon Doneng. Une image forte, et un signal tout aussi fort : quand le capitaine des Fauves choisit d’organiser et de présider son propre tournoi plutôt que d’aligner son club dans la compétition fédérale, et que ce tournoi reçoit la bénédiction officielle d’un membre du gouvernement, c’est bien la légitimité et l’autorité de la Fédération elle-même qui se retrouvent interrogées. Un football ne se relève pas quand sa figure la plus respectée et ses dirigeants avancent chacun de leur côté, chacun avec sa propre compétition et son propre parrain institutionnel.

Le contraste qui doit alerter

Pendant ce temps, le Mondial 2026 confirme la montée en puissance du football africain sur la scène mondiale, avec un nombre historique de neuf représentants directement qualifiés pour la phase finale. Le Maroc, le Sénégal, la Tunisie, l’Égypte et d’autres nations du continent ont su transformer des décennies d’investissement en résultats tangibles. Ce contraste doit interpeller : pendant que d’autres fédérations africaines bâtissent des filières, professionnalisent leurs championnats et structurent la formation de leurs jeunes, la Centrafrique en est encore à célébrer le retour d’un troisième entraîneur formé à l’étranger.

Le sursaut institutionnel amorcé par la Fédération est une bonne nouvelle. Mais il ne remplacera jamais un vrai plan de développement du football national, avec des infrastructures dignes de ce nom, un championnat professionnel viable et une politique de détection des jeunes talents à l’échelle des 17 ligues régionales. Sans cela, la Centrafrique continuera à courir après une première qualification historique en CAN, pendant que ses voisins couraient déjà après des demi-finales de Coupe du monde.

Par Prince-Eric NGAIBINO