Dans une interview avec l’Oubangui Médias, Marius Gnalis Rafai, Directeur de la société Bailab est revenu sur les avantages du projet Sangocoin et la tokenization que le gouvernement Centrafricain porte. Il estime que c’est un projet visionnaire mais comportent cependant des risques opérationnels. Il s’est aussi prononcé sur son organisation et la question de l’inclusion financière à l’ère du numérique. Bien avant, découvrons l’homme qui fait la Une de l’Oubangui Médias ce jour.

Marius Gnalis Rafai, l’homme et son parcours professionnels ?

Marius Gnalis Rafai à ce jour, totalise un parcours professionnel d’une quinzaine d’années au cours duquel il a embrassé divers secteurs d’activités. Il a très tôt démarré des prestations de service de consultant étant encore étudiant en sociologie à l’Université de Bangui dans le domaine des études en matière de système financier inclusif auprès du PNUD ou encore d’études et analyse de marché par exemple pour le lancement de la société de téléphonie mobile A-cell devenue Moov-Centrafrique.

Après une immersion professionnelle dans la microfinance que ce soit au niveau du régulateur à la Cellule de microfinance ou auprès des acteurs comme l’ASPEC (Association pour le Promotion de l’Épargne et du Crédit) et l’UCACEC (Union Centrafricaine des Caisses d’Épargne et de Crédit), Marius Gnalis Rafai a embrassé une carrière bancaire comme analyste de crédit à la Commercial Bank Centrafrique (devenue aujourd’hui BGFI-Bank). Il a par la suite intégré le secteur public où il a servi d’abord comme Directeur financier de l’ACPH (Agence Centrafricaine de la promotion de l’Habitat) au Ministère de l’Habitat et du Logement puis comme Gestionnaire de la Subvention du Fonds Mondial au Ministère de la Santé Publique et de la Population.

C’est à la fin de ce service que Marius Gnalis s’est lancé dans le monde des affaires d’abord en 2014 avec la création de Medialink puis en 2016 avec la création de Be-Africa Innovation Lab dont il est jusqu’à ce jour le dirigeant et consultant principal. Marius Gnalis est également Consultant auditeur pour le compte du Cabinet Moore Stephen Central Africa.

Entre temps, en parallèle de ses activités professionnelles, il a aussi embrassé la carrière d’enseignant auprès des Établissements d’enseignement supérieur comme CPI (Collège Préparatoire International),  New-Tech Institut et HEGC (Haute École de Gestion Comptabilité) où il a contribué à la formation de plusieurs générations de professionnels de banque et finance et qui font « sa fierté dans les institutions financières » ou dans les services financiers de l’État et autres entreprises et organisations de la place tout comme à l’international.

Oubangui Médias s’est intéressé à son profil mais aussi les thématiques liées au blockchain et la tokenization qui suscite encre des débats en Centrafrique.

Oubangui Médias : Bonjour Marius Gnalis Rafai. Vous avez suivi une formation d’une année aux États-Unis, dit-nous en quoi cela consiste ?

Marius Gnalis Rafai : Au cours de l’année académique 2021-2022, j’ai eu le privilège, dans le cadre de la Bourse Humphrey, de renforcer ma capacité dans le domaine de la Banque/finances et développement économique. Le programme comprend un volet académique à l’Université et un volet professionnel en entreprise.

Inscrit à l’Université de Boston dans le Massachussetts, en plus des cours de leadership, je me suis spécialisé en Innovation et Entrepreneuriat avec des matières orientées vers les pratiques et technologies émergentes en matière des affaires (e-commerce), de marketing (digital marketing) et des finances et banque (fintech, blockchain) et leurs implications sur le développement économique d’un pays ou d’une région.

Du point de vue professionnel, j’ai pu avoir deux affiliations. D’abord au BUilab qui est le Centre d’Innovation de l’Université de Boston au Massachussetts, j’ai travaillé sur un projet de tokenization du diamant centrafricain. Ensuite au FinRegLab à Washington DC, j’ai travaillé comme chercheur stagiaire plus particulièrement dans le cadre d’une recherche sur l’utilisation de l’apprentissage automatique communément appelé machine learning et l’intelligence artificielle dans la souscription de crédit au Mexique, au Kenya et au Pakistan.

En extra mais toujours dans le cadre du mon développement professionnel et parfois pendant mes temps libres ou mes temps de congés académiques, j’ai participé à plusieurs séminaires et conférences comme le Global Leadership Forum à Washington DC, le MIT Fintech Conference à Cambridge, MA au Massachussetts Institut of Technology, le MassFintech Bootcamp à Worcester au Worcester Polytechnic Institut ou encore le Leadsership et Governance in Time of Crisis à l’Université de Syracuse, New York pour ne citer que ceux-là.

Oubangui Médias : Vous pouvez nous dire c’est quoi la nouvelle technologie Blockchain et ses applications basiques ?

Marius Gnalis Rafai : La technologie blockchain fait globalement partie des technologies dites DLT ou Distributed Legder Technology. Une blockchain peut être définie comme un registre numérique dans lequel sont gravées des données par séquences, appelées “blocks” liés et sécurisés ensemble grâce à l’utilisation de la cryptographie. C’est une technologie de stockage et de transmission d’informations sans organe central de contrôle caractérisée par la sécurité, la transparence, la décentralisation et l’immuabilité.

A travers le pionnier en la matière qui est la plateforme Bitcoin, cette technologie est historiquement utilisée pour les actifs numériques notamment les cryptomonnaies mais cette technologie est désormais employée surtout avec l’avènement de la plateforme Ethereum dans divers domaines allant des finances à la gestion des chaines d’approvisionnement et passant par la santé, l’assurance, l’art, l’immobilier, etc.

Oubangui Médias : Nous sommes passé de Web1.0 à Web3.0 cela signifie quoi exactement sur les questions en informatique ?

Marius Gnalis Rafai : Il faut dire que le Web 1.0 fait référence simplement à la version originale d’Internet telle qu’elle a émergé de ses racines avec la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) pour devenir un réseau mondial. Cette version de l’Internet était particulièrement statique avec des pages basées essentiellement sur le HTML. Le Web 3.0 cependant est un terme utilisé pour décrire la dernière génération d’Internet bâtie sur des technologies décentralisées.

Avec l’avènement du Web 2.0 qui a introduit des interfaces utilisateurs plus dynamiques et interactifs, les différentes plateformes et applications collectent énormément de données des utilisateurs au point ou le business model de plusieurs plateformes se résume à la vente et exploitation de ces données à l’insu des utilisateurs avec d’importante position dominante des grandes plateformes comme Google, Amazon, Facebook ou Apple par effet de réseau. Ce phénomène, il faut le dire, pose un grand problème de protection de la vie privée et des données ; l’architecture des réseaux étant essentiellement de type « client-serveur ».

Le Web 3.0 a été par conséquent pensé sur une base constituée des idées fondamentales de décentralisation, d’ouverture et d’une excellente utilité pour l’utilisateur. L’idée ici est de réduire ou limiter l’hégémonie des plateformes dominantes sur la collecte et l’utilisation des données privées des utilisateurs et transférer à l’utilisateur le plein droit de propriété (l’usus et le fructus) sur ses données grâce à des techniques de chiffrement avancé (cryptographie). On passe donc de l’architecture de type « client-serveur » à un système de réseau de type distribué et décentralisé encore appelé « P2P » en anglais c’est-à-dire « de personne à personne ».

Oubangui Médias : Quel est votre perception sur la cryptomonnaie Sangcoin que le Gouvernement centrafricain a mis en place mais qui est vivement critiquée ?

Marius Gnalis Rafai : J’ai suivi avec beaucoup d’attention et d’intérêt, le lancement du projet et ensuite lu le Genesis Paper. Alors d’un point de vue de l’intention, il s’agit d’une innovation ambitieuse et avant-gardiste s’agissant véritablement d’une première initiative du genre dans le monde, portée par un gouvernement. Le projet traduit une très grande vision du future et une immense ouverture d’esprit pour tirer parti des innovations technologiques et bâtir une économie transparente et prospère en réalisant une sorte de « leapfrogging » comme disent les anglosaxons (saute-mouton) c’est-à-dire un bon de géant par-dessus les obstacles au développement pour atterrir dans la prospérité. Un white paper étant essentiellement un article académique explicatif, je peux dire que, d’un point de vue théorique, le projet « Sangocoin » est très ingénieux. 

En revanche d’un point de vue pratique, beaucoup d’aspects du projet à mon sens sont bâtis sur des hypothèses dont je ne suis pas certain de la capacité des développeurs (informaticiens) à les implémenter dans un délai raisonnable. Certains aspects du projet dans la communauté scientifique relèvent encore de la théorie ou bien du domaine du gaming notamment l’aspect « metaverse » intégrant plusieurs technologies comme la blockchain, la réalité virtuelle, la réalité augmentée, l’intelligence artificielle, le remote sensing, le cloud computing, etc.

De plus, je n’ai pas non plus compris le choix du bâtir le projet sur la blockchain « Bitcoin » alors que les composantes du projet notamment l’utilisation de contrats intelligents, la question de l’identité numérique, de la gestion de registres numériques, de la tokenisation des permis miniers et des titres fonciers, etc. sont mieux développées avec sur « Ethereum » par exemple. Par ailleurs, il y a des contradictions ou mieux des approximations théoriques qui m’intriguent. Par exemple en lisant le Genesis Paper, on peut se demander s’il s’agit d’un projet à bâtir sur une blockchain existante, en l’occurrence « Bitcoin » avec le protocole de consensus « proof of work » auquel cas, le Sangocoin serait un « utility token » ou jeton utilitaire ou est-ce qu’il est question d’une nouvelle blockchain avec son propre protocole de consensus, « proof of convention » dont l’explication dans le Genesis paper s’apparente au protocole « proof of authority ».

Ensuite, bien au-delà du Sangocoin en tant actif numérique pouvant servir comme « argent », c’est-à-dire moyen d’échange, unité de valeur et réserve de valeur et donc comme « monnaie », je n’ai pas vraiment compris l’intérêt d’intégrer comme composantes du projet, la question d’achat de la nationalité ou d’acquisition des terres. A mon sens, ces questions devraient juste apparaitre comme des exemples de services que le gouvernement compte offrir par la voie numérique et l’utilisation de la blockchain sera une garantie de sécurité, de transparence et de rapidité. Dans cette optique, on pourrait ajouter la gestion des registres d’états civils, de commerce, foncier, électoral, des permis et agréments divers, etc.

En conclusion, je peux dire que le projet « Sangocoin » est un projet visionnaire et ambitieux qui peut apporter des solutions d’une importance inestimable à la République centrafricaine et accélérer son processus de développement à travers l’inclusion financière de la population non bancariser et la mise en valeur transparente et efficace de nos ressources naturelles. Cependant, beaucoup de zones d’ombre techniques et de risques opérationnels sérieux persistent quant à sa faisabilité et implémentation. »

Oubangui Médias : Quel regard portez-vous sur la Blockchain dans l’écosystème environnemental de la population centrafricaine sur une valeur ajouter des réformes fiscales et juridiques ?

Marius Gnalis Rafai : Comme je l’ai signifié à propos des reformes entreprises, la blockchain offre une réelle opportunité de leapfrogging pour le pays, et il n’y a pas à mon sens de débat à ce niveau. En revanche, eu égard à la complexité de cette technologie, il y a un réel danger et risque d’exclusion pour la population qui déjà ne maitrise pas l’environnement financier traditionnel actuel.

En effet avec la transformation digitale, l’environnement financier devient de plus en plus complexe. Et donc un manque d’éducation financière expose les individus, les organisations et même la nation tout entière au risque de plus en plus élevé de pertes d’argent, de fraude et d’arnaque.

En ce qui me concerne, je crois que ces réformes sont tant salutaires qu’irréversibles. Aussi, c’est au niveau d’éducation financière qu’il faut mettre un accent particulier et je suis prêt à y contribuer. En réalité, je reste convaincu que l’éducation financière est l’un des atouts essentiels pour le développement économique et le bien-être collectif et je pense que tout le monde doit en bénéficier, tout le monde sans exception. L’idéal à mon sens dans ce contexte serait de :

doter  les décideurs et garants des institutions républicaines de la clairvoyance nécessaire pour leurs choix politiques et réglementaires  et du langage approprié pour communiquer autour de leurs actions;

doter  les acteurs du secteur financier et bancaire de la compréhension des enjeux de la transformation digitale et en particulier de la technologie blockchain sur leurs activités ;

doter  les acteurs des médias, de la société civile et du milieu politique de la grille de lecture et du langage adéquats pour animer les questions de sociétés liées à la digitalisation de la vie publique ;

et enfin, doter le grand public c’est-à-dire la population en général des armes nécessaires pour se protéger de la désinformation, des risques d’arnaque et pour participer en toute confiance au débat citoyen sus ces questions.

Oubangui Médias : Comment vous êtes intéressé à l’économie et finance numérique avec une perspicacité ?

Marius Gnalis Rafai : de base « banquier et analyste financier », j’ai commencé à m’intéresser à l’économie et la finance numérique dans mon effort de trouver des solutions à la question d’exclusion financière de la population centrafricaine. Vous savez que le taux de bancarisation est l’un des plus faible au monde, estimé à 3,3% en 2011 et à 13,7% en 2017 par Global Findex et je ne sais pas à combien aujourd’hui. J’avais dès le départ orienté mes travaux académiques sur la question de l’inclusion financière dans le contexte de la célébration mondiale de la microfinance comme outil de développement et de réduction de la pauvreté. Je ne sais pas si vous vous souvenez quand 2005 a été proclamée « année international du microcrédit ». J’ai d’ailleurs publié un ouvrage sur la question aux éditions PAF (Presse Académique Francophone), intitulé « Pratique de la microfinance en entrepreneuriat solidaire » qui est d’ailleurs disponible sur Amazon.

Plus tard, en m’intéressant à l’expérience d’autres pays du monde en matière d’inclusion financière, j’ai été surpris que certains pays émergents et même en développement comme nous ont fait un bond remarquable en matière d’inclusion financière grâce au numérique et que la microfinance n’est nullement évoquée alors que toute la stratégie d’inclusion financière de la de République centrafricaine s’est construite depuis des années exclusivement autour de la microfinance qui a donné plus de pertes (comme les faillites des initiatives dites « Toumba Yere » par exemples) et aucun résultat tangible sur l’inclusion financière.

C’est cette découverte qui a suscité mon intérêt pour les fintechs ou technologies financières et dans la foulée la question de la blockchain, de machine learning (apprentissage automatique), des intelligences artificielles, etc.

Oubangui Médias : Quelles sont les difficultés que vous rencontrez face à vos clientèles ?

Marius Gnalis Rafai : La plus grande difficulté sur le marché centrafricain auprès de la clientèle institutionnelle est de deux ordres : la question de confiance d’une part et de résistance au changement d’autre part. S’agissant de la confiance, il est pratiquement impossible aux institutions de nous confier des contrats intéressants d’assistance technique en matière de culture financière ou d’entrepreneuriat, évoquant la question de l’expérience de l’entreprise dans des missions similaires tout en ignorant l’expérience individuelle de nos consultants. Le résultat est que le pays fait facilement confiance à des charlatans étrangers qui n’apportent pas de véritables expertises dont nous avons besoin et qui viennent vendre des illusions sensationnelles mais inefficaces. Aussi, il nous est difficile d’atteindre un grand nombre et notre entreprise se contente de travailler avec des plus ou moins grandes entreprises en bilatéral.

S’agissant de la résistance au changement, le milieu de nos institutions est très conservateur des approches et concepts surannés qui n’ont pourtant pas donné de résultats. Les approches et conceptions novatrices que nous apportons sont méconnues du milieu et nous avons de la peine à faire passer le message et à implémenter les changements souhaités. Dans ce pays, beaucoup de ressources sont mal affectées et donc gaspillées dans des actions dont on connait l’issue d’avance.

Oubangui Médias : Quelle est la mission que vous assignez à votre entreprise ?

Marius Gnalis Rafai : Il faut d’abord noter que notre vision est que les entrepreneurs et créateurs d’activités génératrices de revenu transformeront la République centrafricaine en un monde meilleur avec un impact positif sur la vie des citoyens. C’est dans ce sens que notre entreprise s’est donnée la mission d’accompagner ce processus en aidant les entrepreneurs et porteurs d’idées à fort impact social à mener à bien ce changement et à transformer de manière positive l’Afrique centrale en leur fournissant le réseau, l’expertise et les ressources nécessaires, construisant ainsi la République centrafricaine, une entreprise à la fois, « one business at a time » comme disent les anglosaxons.

Par ailleurs, notre mission dans le cadre du programme d’éducation financière est de rendre l’éducation financière accessible à tous dans le contexte de transformation digitale, donnant ainsi les moyens à chacun, selon son niveau de responsabilité, de pouvoir s’informer, comprendre et analyser les implications règlementaires, économiques, financières et sociales des nouvelles technologies en particulier l’intelligence artificielle/machine learning et la blockchain sur le système financier. Vous pouvez en savoir un peu plus via notre site internet https://bailabgroup.com.  

Oubangui Médias : Directeur, nous vous remercions

Marius Gnalis Rafai : C’est à moi de vous remercier.

Interview réalisée par Zarambaud Mamadou