Ce jour 20 novembre marque la journée internationale des droits de l’enfant. Pour ce faire, la Représentante de l’Unicef en Centrafrique, Meritxell Relano s’est entretenue vendredi avec les médias afin de brosser la situation un peu générale des enfants dans ce pays dont les violences ont causé le déplacement de plus de 200.000 enfants à ce jour. Pour la représentante, la paix est une garantie pour permettre, aux enfants de vivre sans avoir peur. Ci-après les réponses aux questions des journalistes
Oubangui Médias : L’UNICEF avait appuyé le gouvernement à adopter le code de la protection de l’enfant. Cependant ce code reste méconnu par le public. Alors comment faire pour que le centrafricain ait connaissance de ce document ?
Meritxell Relano : L’UNICEF travaille avec le ministère de la Promotion du Genre et de la Protection de la femme, de la famille et de l’enfant à l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan de dissémination de ce code de protection de l’enfant. Il s’agit de diffuser le contenu de ce code auprès des professionnels tels que les juges, les enseignants, les autorités administratives, les forces de l’ordre, pour qu’ils l’utilisent et l’appliquent. Mais il s’agit aussi de le diffuser auprès des populations, des communautés, des parents, des enfants par différents canaux et techniques de communication tels que les médias classiques, les médias sociaux mais aussi les plateformes communautaires et les groupes de jeunes. Des émissions radios, des podcasts, des posters, des impressions, mais aussi des messages sur les médias sociaux sont autant de techniques pour disséminer le contenu du code aux populations.
Oubangui Médias : Quelle est aujourd’hui la situation sociale des enfants qui avaient été enrôlés de force dans les groupes armés ?
Meritxell Relano : Les enfants qui ont été enrôlés et ont été séparés des groupes armés ont été et sont encore identifiés à l’heure actuelle par les acteurs de la société civile et les intervenants dans les communautés qui sont en réseaux de protection de l’enfant. A ce jour, l’UNICEF a appuyé la réintégration de plus de 14,000 enfants dans les communautés. Ces enfants ont été pris en charge médicalement et ont reçu un appui psychosocial pour leurs permettre de gérer les conséquences émotionnelles de leur recrutement et utilisation.
Les partenaires de mise en œuvre de l’UNICEF ont permis à ces enfants, sur base de l’évaluation de leurs besoins et souhaits pour la réinsertion, de retourner à l’école pour certains, de suivre des formations professionnelles pour d’autres. Certains de ces enfants ont aussi bénéficié d’appuis matériels et financiers pour débuter des activités génératrices de revenu. Le but pour chacun d’eux était et est de leur permettre de retourner à la vie civile, dans les meilleures conditions, à savoir sans qu’ils soient stigmatisés. Tant les filles que les garçons ont bénéficié de cet appui, même si les filles identifiées ne représentent qu’un tiers des enfants assistés. Leur situation sociale doit néanmoins continuer à faire l’objet d’attention de la part des communautés et des autorités pour que ces enfants devenus jeunes ou adultes aujourd’hui puissent jouer un rôle positif et constructif dans le développement de leur communauté et dans leur développement personnel.
Centrafrique Matin : Mais que fait UNICEF pour éviter qu’ils repartent volontairement en brousse pour réintégrer d’autres groupes armés ?
Meritxell Relano : L’UNICEF accompagne ces enfants et ces jeunes pour qu’ils n’aient plus ni l’envie ni le besoin de retourner en brousse. L’écoute active, l’appui psychosocial, les discussions entre pairs, la formation de ces jeunes, leur appui pour qu’ils trouvent une occupation au sein de la communauté et qu’ils puissent subvenir à leur besoin sont autant d’interventions que l’UNICEF appuie pour qu’ils ne retournent pas dans les groupes armés. Mais l’UNICEF a besoin que les familles, les parents, les voisins, les membres de la communauté participent aussi en protégeant leurs enfants pour qu’ils comprennent et ne retournent pas dans le conflit.
Le Confident : Madame la Représentante, les enfants de la rue inondent la capitale, l’UNICEF a-t-il une politique pour limiter cet afflux ?
Meritxell Relano : Tout d’abord, je me permets de mentionner que ce n’est pas à l’UNICEF d’avoir une politique pour limiter cet afflux. Ensuite, je ne pense pas que le problème ou la solution est de limiter cet afflux. Les enfants de la rue qui sont dans la capitale ne le sont pas de gaieté de cœur et cela n’était pas leur souhait initial en tant qu’enfants. Parmi ces enfants, certains ont fui les combats, certains ont fui la violence à la maison, certains ont quitté la maison où ils n’avaient pas ce dont ils avaient besoin et sont partis chercher ailleurs de quoi manger, de quoi s’occuper, et des pairs avec lesquels recréer une sorte d’esprit de famille, de camaraderie. Ces enfants sont dans la rue par esprit de survie. Leur place est dans une famille, dans une école, dans une communauté qui les accueillent et les protègent.
L’UNICEF conjointement avec le ministère de la promotion du genre et de la protection de la femme, de la famille et de l’enfant travaillent pour que les enfants qui sont dans les communautés puissent être protégés des différentes formes de violence, pour que leurs besoins soient comblés et que le système de protection de l’enfant soit fonctionnel. Ceci cependant ne pourra fonctionner que si les familles aient les moyens de subsistance et les connaissances pour bien prendre soin de leurs enfants et les garder à la maison. Répondre au phénomène des enfants de la rue nécessite la mobilisation des différents ministères concernés jusqu’au ministère du travail et au ministère des finances pour aussi prendre en considération tout le volet de protection sociale qui permettrait aux familles de prendre leurs enfants en charge.
Oubangui Médias : Quelles sont les actions que l’UNICEF peut mener pour freiner efficacement le phénomène des enfants accusés de sorcellerie ?
Meritxell Relano : Chaque enfant accusé de sorcellerie l’est pour une raison précise, souvent liée aux griefs que l’accusateur a contre la société, la famille de l’enfant ou l’enfant lui-même. Vous verrez que souvent, cette accusation a pour but d’éloigner cet enfant de son cercle social et de l’ostraciser. L’UNICEF a une expérience de plusieurs décennies de travail avec les communautés et les parents sur les pratiques néfastes et ces accusations de sorcellerie, entrent effectivement dans les pratiques néfastes pour les enfants.
Mais ces actions d’engagement communautaire permettent de susciter un changement de comportements pour que les enfants soient mieux protégés et non pas rejetés. Ces actions de protection de l’enfant doivent pouvoir venir des communautés elles-mêmes et des autorités locales en charge de la protection des enfants contre les violences, abus et exploitation.
L’UNICEF continuera à appuyer les autorités et les communautés pour que ce phénomène des enfants sorciers soit traité en fonction de ce qu’il est : une pratique néfaste qui affecte des enfants vulnérables, qui met en avant leur détresse et les sépare encore plus d’une société qui les rejette au lieu de les protéger.
Le Citoyen : Comment UNICEF peut assister les enfants des personnes déplacées ?
Meritxell Relano : L’UNICEF avec ses partenaires assistent tous les enfants qui sont dans le besoin, de manière indiscriminée. Ainsi, les enfants des personnes déplacées ont droit à être protégés, leur vulnérabilité évaluée et ils ont droit à avoir accès aux services sociaux de base au même titre que tous les autres enfants.
L’Agora : Une association de journalistes a constaté avec amertume que beaucoup d’enfants n’ont pas accès à leurs actes de naissance pourtant ils résident juste à 20 km de Bangui. Comment l’UNICEF pense aider à régler ce problème ?
Meritxell Relano : L’UNICEF agit à plusieurs niveaux. Nous travaillons avec le ministère de l’Administration territoriale, de la décentralisation et du développement local pour améliorer et renforcer le système d’enregistrement des naissances. Nous travaillons aussi avec le Ministère de la Santé pour mobiliser les matrones et les services de santé pour assurer que chaque enfant né soit en communauté, soit en structure médicale soit déclaré aux autorités compétentes pour ensuite pouvoir être enregistrés à l’état civil et recevoir son acte de naissance.
Mais pour le cas des enfants qui n’ont pas été enregistrés à l’état civil dans les délais impartis, l’UNICEF travaille avec d’autres partenaires techniques et financiers dont le programme CIVIPOL pour appuyer les jugements supplétifs pour ces enfants. Mais force est de constater que seul un enfant sur deux est enregistré à l’état civil et seulement un enfant sur deux d’entre eux possède un acte de naissance. Des mesures spéciales avec des procédures allégées sont nécessaires et des décisions fortes doivent être prises par les décideurs politiques et les autorités pour que chaque enfant soit enregistré et ait un acte de naissance.
Le Citoyen : Madame, beaucoup d’enfants meurent en Centrafrique parce qu’ils n’ont pas accès à l’eau potable, que faire pour y remédier ?
Meritxell Relano : L’accès à l’eau potable dans le pays reste critique en raison de la faiblesse des investissements depuis de nombreuses années dans le secteur, aggravés depuis 2013 par le conflit qui a impacté les capacités des services de l’Etat, et également par d’autres facteurs tels que l’impact défavorable du changement climatique (inondations/sècheresses), une pression humaine plus forte sur l’exploitation-utilisation des ressources en eau, et un taux élevé de points d’eau existants non fonctionnels.
Le programme de l’UNICEF vise à accroître l’accès durable et équitable non seulement à l’eau potable mais également à l’assainissement et l’hygiène, en prenant en compte les besoins spécifiques des femmes et des enfants.
La mise en œuvre du programme de l’UNICEF s’articule autour de stratégies d’intervention qui visent à appuyer le gouvernement centrafricain à lever les goulots d’étranglement au niveau de l’offre de service en eau potable, de la demande des ménages et de l’environnement institutionnel afin de promouvoir le développement de nouveaux points d’eau et ainsi répondre aux besoins essentiels en eau potable de la population centrafricaine, et également assurer la durabilité de ces investissements en mettant en place des systèmes de gestion et de maintenance de ces points d’eau potable dans le pays.
Le Démocrate : Que fait UNICEF pour permettre aux enfants en zones encore occupées par des groupes armés d’avoir accès aux vaccins et aux soins de santé de base ?
Meritxell Relano : Dans les zones occupées par les groupes armés, les enfants accèdent aux activités de campagnes de vaccination et aux soins de santé de base grâce aux activités de cliniques mobiles conduites par les ONG partenaires de mise en œuvre. Lors des cliniques mobiles, les activités de vaccination et de soins de santé de base sont délivrées aux enfants pour prendre en charge les maladies courantes mortelles des enfants.
Il faut signaler que le Centre de Dialogue Humanitaire (CDH) facilite aussi l’accès des agents de santé et les vaccinateurs dans les zones occupées par les groupes armés en dialoguant et négociant les couloirs d’accès pour permettre la dispensation des soins de santé de base lors des cliniques mobiles et des campagnes de vaccination.
Le Démocrate : Que fait aussi l’UNICEF pour faire reculer drastiquement la mortalité maternelle et néo natale en Centrafrique ?
Meritxell Relano : L’UNICEF appuie le ministère de la santé de la RCA dans la lutte contre la mortalité maternelle et néonatale à tous les 3 niveaux de la pyramide sanitaire à travers quatre interventions prioritaires qui contribueront à la réalisation des Objectifs de Développement Durables : (1) l’accès aux services préventifs et promotionnels de la santé pour la mère et le nouveau-né; (2) la fourniture de soins par un personnel compétent durant la grossesse et l’accouchement, compris la vaccination; (3) la fourniture de soins essentiels aux mères et aux nouveau-nés dans les jours qui suivent la naissance; (4) la prévention et la prise en charge du VIH et du paludisme durant la grossesse et après la naissance.
A ce titre, l’UNICEF apporte un appui au Ministre de la sante à travers :
La formation des agents de santé y compris les matrones communautaires sur les gestes et actes essentiels qui sauvent dans les Centres de santé et les Hôpitaux.
L’amélioration de l’offre des services en rapport avec la santé de la mère et de l’enfant, en réhabilitant/construisant et équipant les formations sanitaires (Hôpitaux, Centres de santé et maternité, dépôts de stockage des médicaments), en les dotant en médicaments et intrants y compris les intrants nutritionnels et de vaccination, les matériels roulants (véhicules, ambulances et motos), matériels de chaine de froid, outils de gestion.
L’Agora : Madame comment faire pour réduire le problème de malnutrition sévère et aigue en Centrafrique ?
Meritxell Relano : La malnutrition est la cause sous-jacente la plus importante de la mortalité des enfants. Pour réduire le problème de malnutrition sévère et aigue en Centrafrique, il est nécessaire d’avoir une approche multisectorielle pour :
Assurer la promotion d’interventions nutritionnelles de choix, notamment l’allaitement maternel, l’alimentation de complément à partir de l’âge de six mois et les pratiques améliorées d’hygiène et d’assainissement. Ces interventions devraient prioritairement avoir lieu durant les 1.000 premiers jours de vie, c’est-à-dire de la grossesse au deuxième anniversaire de l’enfant.
Mettre en œuvre des interventions d’agriculture sensible à la nutrition, de protection sociale, du développement précoce de l’enfant, de l’éducation et de la promotion de l’accès à l’eau et à l’assainissement et enfin de la prise en charge précoce des maladies chez les enfants, notamment la diarrhée.
L’Hirondelle : Que fait Unicef pour accompagner l’éducation au préscolaire en Centrafrique ?
Meritxell Relano : L’UNICEF appuie le ministère de l’éducation nationale dans l’élaboration d’un curriculum harmonisé pour la première fois en RCA afin d’être utilisé par tous les acteurs lors des différentes formations ; ceci a été possible, grâce au recrutement d’un consultant international qui a appuyé tout le processus ;
Une formation de 42 formateurs repartis sur toute l’étendue du territoire a été assurée grâce au soutien de l’UNICEF au ministère de l’Éducation ;
Sur les ressources du Gouvernement, 150 instituteurs du préscolaire sont en formation initiale et avec le plaidoyer de UNICEF, 75% sont des femmes.
Des supports sont en cours de multiplication avec l’appui de UNICEF pour mettre à disposition de ces enseignants du préscolaire en formation ;
Dans sa stratégie de mobilisation de ressources, l’UNICEF a pu accorder une place au préscolaire sur les financements de l’UE et ECW, en appui au Ministère pour la construction/ réhabilitations de certaines structures communautaires devant abriter les enseignements du préscolaire
Le Démocrate : Que peut faire UNICEF pour aider le gouvernement à résoudre le problème récurrent des tables-bancs dans les salles de classes à Bangui comme dans l’arrière-pays, surtout dans ce contexte de la rentrée scolaire ?
Meritxell Relano : L’UNICEF appuie le ministère de l’éducation nationale à travers les partenaires de mise en œuvre dans certaines régions avec les constructions/réhabilitations et équipements des salles de classes en tables bancs et en bureaux pour les directeurs. Toutes les constructions/réhabilitations appuyées par l’UNICEF prennent en compte l’équipements des salles de classes en tables bancs.
Centrafrique Matin : Que fait UNICEF pour résoudre le problème des enfants en conflits avec la loi ?
Meritxell Relano : L’UNICEF n’a cessé de travailler avec les autorités de la chaine pénale (juges, procureurs, policiers, gardiens de maison d’arrêt), les mineurs en conflit avec la loi et leur famille depuis plus de quinze ans pour que chaque enfant puisse avoir accès à une justice qui leur est sensible. Grâce à ce travail de longue haleine, la Centrafrique est dotée de tribunaux pour enfants, de dispositions légales qui leurs assurent une justice adaptée à leur âge et à leur développement et de mesures et procédures qui respectent leurs besoins. Il est vrai cependant que les années écoulées ont eu un impact sur les ressources humaines sur lesquelles repose le bon fonctionnement de la justice pour enfants. Nombreux sont ceux qui ont besoin d’être formés, renforcés, mais aussi sensibilisés à la justice pour enfants. Ce travail de plaidoyer et de formation et mise à jour ne s’arrête pas et doit constamment être repris.
L’UNICEF travaille avec le ministère de la Justice mais aussi les partenaires de la protection de l’enfant au sein de la société civile, mais aussi la MINUSCA pour que les mineurs en conflit avec la loi puissent être traités par une justice sensible et diligente. Cependant, la meilleure des solutions est la prévention et un environnement protecteur et favorable qui permet aux enfants de ne pas se retrouver en conflit avec la loi. Et pour cela, chaque adulte a un rôle à jouer et une responsabilité à assumer.
Centrafrique Matin : Pour finir madame que faire pour que la Centrafrique devienne un endroit où il fait bon de vivre pour les enfants ?
Meritxell Relano : Les enfants ont besoin de paix, ils ont besoin de vivre sans avoir peur de la violence, sans avoir peur que leurs droits leurs soient niés et refusés. Le bien-être des enfants passe par la promotion et le respect de leurs droits, droit à l’éducation, droit à la santé, droit à un nom, droit à une nationalité, droit à vivre en famille, droit à être protégé contre la violence, entre autres. Si les plans de développement du pays prennent en compte les droits des enfants et sont construits autour de leur mise en œuvre, alors la Centrafrique sera un endroit où il fait bon vivre pour les enfants.
Fridolin Ngoulou

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